Anish Kapoor-ABC des non-objets

Publié le par Olivier Lussac

ABC des non-objets-Anish Kapoor et la coloration des matières

Adam

    Premier homme, origine, idée biblique. C’est aussi une stèle verticale, faite en grès, mesurant deux mètres de haut (1989) avec, en son cœur, un rectangle de pigment, une tablette noire sur laquelle les choses sont matérialisées et dématérialisées. C’est encore une vacuité ou une génèse fondamentale, celle de la quête des Champs du vide et de l’idée des “objets non-construits”, dialogue d’une pierre avec son écriture non-dite, toujours à faire, “dialogue de la pierre avec son vide central” ou représentation silencieuse “du ciel à l’extérieur et de la terre au-dedans”, vide, évidée, creusée, exténuée.

    Anish Kapoor est né à Bombay en 1954. Il fait ses études en Angleterre dès 1971(Chelsea School of Art), avec la seconde génération de sculpteurs anglais : Edward Allington, Tony Cragg, Richard Deacon, Antony Gormley, Shirazeh Houshiary, Alison Wilding et Bill Woodrow. Tous ces sculpteurs sont marqués par les matériaux, associés à une attention aux problématiques conceptuelles et à une redéfinition de la sculpture. L’enseignement est très libre, les étudiants ne subissent aucune instruction, mais apprennent par tâtonnements et par erreurs, à travers l’expérience quotidienne. Houshiary et Kapoor, par exemple, puisent aux sources de leurs origines respectivement iranienne et indienne, sans que cela les désigne comme sculpteurs “exotiques” ou comme sculpteurs purement anglais. Ils le sont néanmoins, par défaut, non par dessein. Kapoor est cependant marqué par son origine, ayant vécu en Inde jusqu’à l’âge de dix-sept ans. Il retourne sur sa terre natale en 1979 et, incontestablement, son expérience visuelle se fonde sur une vision indienne du monde.

    L’approche conceptuelle de l’artiste démontre que “L’art puise son essence dans notre culture matérialiste. Les œuvres qui prennent cette culture pour sujet auront, d’après moi, une très courte existence. J’éprouve le besoin de m’adresser à l’humanité, à un niveau plus profond. Mon travail s’oriente vers le non-objet”, ce qui apparemment n’empêche aucune absence de matière première, telles les :

Bipolarités

    qui invoquent les questions de contenu et de son apparition, au détriment de l’analyse des différentes façons dont ce contenu est élaboré. Attitude différente de Richard Long par exemple. L’aspect physique de l’œuvre devient le simple véhicule pour des fins conceptuelles plus larges. Pour Kapoor, fortement marqué par la culture indienne et par Jung, les formes sont processionnelles et se concentrent sur l’opposition binaire, combinée et inconciliable, entre mâle/femelle, terre/ciel, feu/eau, jour/nuit, corps/esprit… comme éléments fondamentaux de la condition humaine.

    Bipolarités, dont les premières traces sont fixées de rouge et de blanc, poudrées d’une couche épaisse de pigments, cachant les matériaux,

soit   
    périssables : riz, pain, terre crue, bois

        soit
            durables : pierre, fibres de verre, métaux précieux

                            non-identifiés
tension originelle de l’intériorité
    au début, les matériaux sont dissimulés
sous la couleur
    aujourd’hui, les couleurs sont occultées
        dans la matière
            déportées à l’intérieur même de l’objet

    accomplissant
        une terre
            un contenant

                vides du non-objet


un réceptacle
    un corps

    dans lesquels l’intériorité et l’extériorité semblent s’intervertir, comme le Black Fire (1990), où le feu, brûlant et congelé, se fait vide anthracite et blocs de lave.

    Les sculptures fonctionnent alors comme des modèles de pensée, approchant le monde et montrant qu’image et objet, processus et matériaux fonctionnent comme un tout sensuel, proche du sens poétique.

Ou encore  le

    Champ du vide

        le Void Field, 1989,

    seize blocs non équarris, bruts, de dimensions variables, avec des masses de pierre qui sont épuisées, allégées, demeurant des ciels contenus dans la terre, des inversions exactes aux lumières platoniciennes. Mais il s’agit encore de ciels obscurs, qui informent sur la crainte, sur le commencement potentiel de toute forme et de tout contenu, sur la finalité de toute chose, confinée dans le vide central des montagnes, lieux où commencent toute activité sacrale pour
    Abraham
        Moïse
            Mahomet
                Shiva
    et pour nous-mêmes

    Ou le Champ de la Montagne, lieu philosophique par excellence, creux de la caverne, conique et symboliquement sexuel, chargé de bleu — In Search of the Mountain (1984) — accomplit le devenir de la condition humaine, et — Mother as a Mountain (1985) —, pyramidale, striée, rouge, telle la quête d’un devenir organique féminin, réceptacle de douceur et de tiédeur, tel le cheminement de la création et telle la montagne physique du Corps — Body (1988) —, archétype de la Terre-mère et de l’enchaînement de la pensée créatrice.

    Ou il s’agit de réaliser fondamentalement la forme irréalisable, la dématérialisation de l’objet : au cœur du vide répond la splendeur d’une matière pleine, du contenu/contenant d’où jaillissent toutes les potentialités de la vie, afin de refléter une partie intime du rouge (To Reflect an Intimate Part of the Red, 1981), cinq formes qui s’épandent, quatre rouges, une jaune ; quatre formes rondes et une montée en degré ; et ce sein immense, de pur jaune, cette mamelle tronquée qui s’étend peu à peu à l’environnement, matière irradiante et contrastée.

    Finalement, pour Kapoor, accomplir le retour aux origines, c’est toujours “matérialiser et dématérialiser ce bloc de pierre” et “relier l’idée de Conscience intangible à celle du réel”.

© Olivier Lussac
Numéro spécial, Musica falsa et Festival d’automne à Paris, Paris, septembre 1998, p. 8-9.

Publié dans Textes-Arts

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