Les Divers visages de Narcisse, Salamanovich David-Elliot

Publié le par Olivier Lussac


Les divers visages de Narcisse

La représentation de la masculinité et ses stratégies vestimentaires


Dans ce travail nous aborderons un espace symbolique longtemps considéré comme unidimensionnel, mais dont nous percevons aujourd’hui la complexité et la diversité, et dans lequel les termes se rapportant à la masculinité varient selon le groupe et les paramètres utilisés. Afin de faciliter la compréhension de ce qui suit, il me semble convenable de préciser au préalable dans quelle perspective je vais employer ces termes.

HOMME: le côté générique, du point de vue de la culture occidentale d’origine judéo-chrétienne, masculin, tête de famille et soutien de la communauté.

MALE: le côté biologique, avec ses caractères sexuels définis génétiquement.

MACHO: une sorte de manifestation performatique, le latin lover poilu, musclé, de la pure testosterone.

Ces termes se trouvent directement liés à une identité spécifique, l’identité masculine. Or, qu’est-ce qu’une identité? Comment se construit-elle? Qui que nous soyons, nous le sommes par rapport à quelqu’un, notre identité est définie à partir de l’interaction avec les autres: je suis fils, père, mari, secrétaire, jardinier, etc. On peut en inférer qu’en réalité nous n’avons pas qu’une identité mais plusieurs, et que selon l’endroit, la personne avec qui nous sommes ou l’activité que nous sommes en train de faire, nous ferons apparaître  de différentes facettes d’un même être.
Si un seul individu est un système complexe d’identités, comment est-il possible qu’on ait prétendu pendant des siècles grouper tout ce qui est masculin sous un seul terme, HOMME, tandis qu’en tant que MALE, il peut assurer un nombre indéfini de rôles qui, quoiqu’ils le placent parmi les HOMMES et parfois même parmi les MACHOS,  ne sont pas toujours considérés comme des excercices de masculinité du point de vue de la société occidentale d’origine judéo-chrétienne?
Dans ce va-et-vient d’identités et dans l’idée de construire une image iconiquement représentative de la masculinité, des essais très divers se sont succédés. Il y a une image que nous traînons depuis notre passé cavernicole, infiniment reprise au cours de l’histoire de l’humanité et qui de nos jours nourrit les fantaisies féminines et remplit les poches d’habiles hommes d’affaires dans le domaine du spectacle, de l’éducation physique, de la chirurgie plastique et des laboratoires, dans la société occidentale. C’est l’image emblématique du guerrier, aux larges et fortes épaules, pour pouvoir charger de grands poids, aux hanches étroites et longues et aux jambes bien tournées, d’où sa vitesse et son agilité, aux bras puissants et musclés et aux grandes mains qui pourraient asfixier et tuer un ennemi ou une bête, au cou vigoureux et aux mâchoires prominentes qui nous parlent de son héritage animal. Mais ce n’est pas cette même représentation qui nourrit certaines fantaisies homosexuelles? Ne voit-on pas d’innombrables images du même type d’homme, dans toutes ses versions possibles, dans les pages des revues homo-érotiques? Or, d’après l’hégémonie, y-a-t il quelque chose de plus aberrant pour la masculinité que l’homosexualité? Un homme ayant des fantaisies érotiques avec son égal, son pair, son miroir? Ce qui montre que, lorsqu’on essaye de bâtir une identité unidimensionnelle et pareillement valable pour tout le monde, on ne fait que construire un artifice dans le champ des représentations. La multiplicité de points de vue enrichit non seulement la culture mais aussi cette partie si vitale pour la formation d’un discours identitaire qu’est le monde des représentations, et dans le champ des représentations dans notre société, l’apparence physique, construite à partir du vêtement, est un des espaces de création et d’effervescence les plus présents et quotidiens et, par conséquent, les plus riches et analysables.
L’un des problèmes les plus importants est dû au fait que dans les sociétés actuelles, du moins dans la façon occidentale judéo-chrétienne de se réaliser, cohabitent une série de façons de vivre, de conduite et de structures comportementales, c’est à dire une série de formations culturelles, qui comportent des conceptions du monde et des propositions corrélatives ou des programmes d’organisation et de construction très différents. Chacune de ces séries s’exprime dans un langage qui comporte ses propres conditions de base et les rapports qu’elles établissent avec leurs voisines de coexistence sont dialectiques aussi bien que dialogiques. Le dépassement des discours traditionnels a entraîné le dépassement d’une forme de cohabitation caractérisée en grande partie par la récurrence permanente ou institutionnelle des actions, ou du moins de la suppression cognitive et communicationnelle de plusieurs formes d’expression qui ne se développent pas à partir de lignes magistrales mais périphériques, et c’est sur ces voies alternatives de communication que le vêtement peut être situé.
L’homme a utilisé de tout temps sa parure et ses vêtements comme un moyen de se positionner face aux autres individus du groupe, une manière de se définir lui-même et de définir sa situation à l’intérieur du groupe. En Occident, où les sociétés avaient une forte tendance au patriarcat, c’était les HOMMES, MALES, MACHOS qui cherchaient le plus ardemment à se définir par rapport à leurs semblables et à montrer, par tous les moyens, leur puissance, leur habilité et leur masculinité, les éléments qui pourraient le transformer en chef, le plus fort et le plus respecté, celui qui pourrait posséder toutes les femelles, comme plusieurs mammifères le font en hurlant ou en entrechoquant leurs bois.
Dans la Rome impériale, les hommes se faisaient teindre et friser les cheveux, ils se parfumaient et portaient des grains de beauté pour rehausser leur teint et faire plus jeunes.
Les anciens gaulois, guerriers virils aux visages peints en bleu pour faire peur à l’ennemi, portaient de longs cheveux teints en rouge, grand nombre de bijoux et autres ornements.
Du XIVe au XVIIIe siècle, les deux sexes étaient identiquement soumis à la souveraineté de l’artifice, quoique dans plusieurs aspects l’homme prédominait, d’une certaine façon, dans le domaine des nouveautés, des ornements et des extravagances.
Dès l’apparition de l’habit court, vers le milieu du XIVe siècle, le vêtement masculin incarne d’entrée de jeu, et d’une façon plus directe et ostensible que celui des femmes, une nouvelle logique de l’apparence, basée sur la fantaisie et les changements rapides.
Au XVe siècle la braguette du pantalon devient un accessoire décoratif qui produit un effet de contraste et se détache du reste des vêtements, au point d’être agrémenté parfois de rubans et de couleurs qui attirent l’attention sur elle (certains messieurs y accrochaient même de petites et délicates bonbonnières où ils portaient des sucreries pour offrir aux dames). A l’époque de Louis XIV le costume masculin était plus maniéré, plus chargé de rubans et plus reluisant que celui des femmes, et avoir de beaux mollets sous les bas de soie délicats, bien tournés au-dessus des belles chaussures à talon, était plus important que de prendre un bain insalubre et ennuyeux.
L’influence de l’équipement militaire sur le vêtement masculin n’empêcha pas à ce processus fantaisiste de garder sa domination et de jouer avec les signes de la virilité. Les jeux de la mode ont mis sur scène les attributs des combattants en les rendant plus sophistiqués: des éperons dorés, des roses brodées sur le dos, des bottes garnies de dentelle, etc. Mais le Grand Renoncement mit le point final à tout ce jeu.
Dans notre société occidentale d’origine judéo-chrétienne, l’HOMME, MALE, MACHO a toujours cherché dans l’Autre son point de repère au moment de s’habiller. Jusqu’à la Révolution française, cet Autre était le seigneur féodal, ou le Roi, un Autre royal, suprême, quasi divin et avec qui seuls ses quasi égaux avaient le droit de rivaliser. On peut dire que pendant cette période il y avait trois types d’HOMME: le noble, le bourgeois et le paysan. A ce point, il est pertinent de préciser que le refoulement de la sexualité par l’homme d’église et les principes de pauvreté et de simplicité de la foi chrétienne, l’excluent de cette caractérisation car il ne devait (même si de fait il le faisait aussi) participer aux jeux de séduction et de positionnement basés sur les codes vestimentaires.
La Révolution française, chargée de haine et de rancune vis-à-vis de la différence, crée un Autre fictif qui atteint le statut de loi nationale et paramètre vestimentaire du bon révolutionnaire. C’est le modèle du bon bourgeois: pantalon, gilet et veston, auquel on enlève tout ornement, ses fantaisies, ses rêves et ses jeux. Presque simultanément à cette conception vestimentaire basée sur un Autre inventé, née de la haine de classe et de la frustration de la bourgeoisie et du peuple face à l’impossibilité d’accéder à la richesse et aux plaisirs de la noblesse, quoique  cette affirmation puisse paraître un peu trop dure, le monde vestimentaire masculin a produit, jusqu’à la fin du XXe siècle, toute une série d’Autres, qui démarrait par les “mouscadins”, qui tentaient dans leur fantaisie, au milieu des luttes post-révolutionnaires, d’évoquer les gloires et les fantaisies de l’Ancien Régime, et qui se terminait par les dandies, “arbiters elegantorum” de la bonne vie victorienne. Bien qu’on ait légitimé notamment les dandies jusqu’à un certain point, leur re-présentation s’est toujours déroulée dans les limites, dans les marges.

Au début du XXe siècle, les HOMMES de la Liberté- Egalité-Fraternité ont vu horrifiés les femmes qui tentaient de conquérir le terrain des droits au nom de la même devise. Une bonne idée féminine a été celle d’emprunter certaines pièces à la garde-robe masculine, telles la veste droite, la cravate et le pantalon, évidemment.
Jusqu’à la Première Guerre mondiale l’armée était le dernier réduit de la fantaisie masculine; on y voyait des plumets, des galons et des franges en or et en argent, des pompons et des bottes à longues tiges, luisantes comme des miroirs. Malheureusement, pendant la guerre de tranchées de 1914 les militaires ont constaté qu’aucun vêtement n’était plus facile à répérer que le leur.
Après cela, l’HOMME, MALE, MACHO s’est fait couper les cheveux trois centimètres au-dessus du col de sa chemise, son corps gainé dès lors dans un costume de deux ou trois pièces, sombre de préférence (sauf dans les stations balnéaires), et il a oublié son corps, ses rêves et ses fantaisies. Mais les chaussures à rubis de la méchante sorcière de l’Ouest avaient déjà commencé à séduire beaucoup de jeunes qui voulaient non seulement se détacher de leurs aînés mais aussi se sentir identifiés à un groupe quelconque, avoir le sentiment d’appartenance à quelque chose.
La Deuxième Guerre mondiale, entraînant tous ses malheurs et la dévastation postérieure, a contribué à la multiplication de ces Autres marginaux et contestataires – zazous, teddy boys, rockers, mods, etc. – plusieurs d’entre eux soutenus par leur propre musique, leur propre philosophie de vie et leurs propres tendances sociales et politiques. L’HOMME, MALE, MACHO, ayant reçu l’héritage hégémonique, machiste et phallocratique du XIXe, s’est vu de plus en plus coincé et isolé et son patron vestimentaire fictif semblait de plus en plus dépourvu de sens.
L’année 68’ et les révoltes hippies entraînaient par la suite un bouleversement total. Il n’y avait plus qu’un HOMME, il y avait des HOMMES de gauche et de droite, des intellectuels et des sportifs, des hétéros, des bi et des homos, des cheveux longs et des cheveux courts, ceux qui étaient pour ou contre la guerre. Cela a mené l’intelligentsia masculine à ouvrir ses portes vestimentaires sur d’autres horizons et à récupérer, ou plutôt à partager, des pièces de la garde-robe féminine. Cet Autre pécheur, symbole de la perdition, banal et servile, rendait au MACHO ses imprimés, ses mousselines, ses velours, ses dentelles, ses broderies et ses couleurs. Vers la fin du siècle, on commence à reconnaître “l’autre HOMME”, celui qui épouvante par la façon dont il remet en question les bases mêmes de la masculinité hégémonique: le gay, l’homosexuel, le pédé, l’enculé, cet Autre si redouté et parfois secrètement envié qui échafaude tout un système d’Autres pour assouvir ses fantaisies et se donner la liberté de rêver dans un monde où, malgré les organisations et les politiques, il a toujours été considéré comme un marginal. Un marginal qui, depuis les années 80, marque au fer rouge la représentation de la masculinité avec ses modèles et ses styles vestimentaires qui, avec un décalage temporel de plus en plus petit, deviennent des emblèmes de la masculinité hégémonique de l’HOMME, MALE, MACHO. Quoique les produits unisexe nés dans les magasins de jeans et disparus avec eux doivent leur naissance aux hippies, ce n’est qu’à la fin des années 70 et au début des années 80 que notre société a réalisé que son HOMME était en train de changer. Ce n’était plus qu’en été qu’il se sentait heureux, les cheveux longs et Hair n’étaient plus le symbole d’une jeunesse fourvoyée, il ne se contentait plus de mettre du Old Spice après son rasage et de croiser les bras sur son ventre prominent après avoir passé la main sur ses cheveux coupés dans un pur style militaire.
Dans les  années 70, et grâce à la publicité notamment, on assistait à l’apparition d’un HOMME soucieux de son aspect, qui commence à songer aux chirurgies esthétiques, aux teintures des cheveux, aux crèmes pour la peau et à l’activité physique qui lui permette de maintenir les “maintenant” avant que les “encore” ne tombent. Tous ces soins ne le rapprochent plus du personnage pathétique dont Gustav Von Aschembach se moque au début de Mort à Venise (et dont il devient le semblable à la fin du livre). Au contraire, il devient quelqu’un qui n’a rien de pathétique, que ses congénères envient et que les femmes, de plus en plus indépendantes et fatiguées des exigences physiques, désirent et réclament. Désormais, elles commencent aussi à exiger et, la fragrance Charlie emplissant l’ambiance, elles s’offrent le plaisir de donner une tape sur les fesses de l’HOMME. Calvin Klein, icone vestimentaire de l’ambiguïté sexuelle, commence à nous dévoiler ce corps masculin, interdit auparavant aux hommes “véritables”, se contentant de copier l’iconographie de vieilles revues comme “Physical Pictorial” ou “Athletic Model Guild” qui, l’encadrant dans un discours sur l’entraînement physique et la vie naturelle, ne faisaient que nourrir les fantaisies de plusieurs générations d’homosexuels.
Vers le milieu des années 80’ et, paradoxalement, au début des années SIDA, les média deviennent plus hot. Les MALES sont alors les nouveaux objets du désir, leurs pectoraux très développés aux bouts érigés, leurs jeans qui semblent peints sur leurs corps, leurs coiffures négligées qui prennent plus de deux heures de travail et tout un arsenal de produits chimiques envahissent les revues, la télévision, les rues et nos têtes.
L’ordre du pouvoir hégémonique, machiste, hétéro-centriste et phallocratique était sur le point de s’effondrer depuis ses fondements, et toute étude sérieuse sur la masculinité a été reléguée au champ académique des Gay Studies. Tout cela était une affaire à “eux”, car après de si longs travaux de construction de la masculinité, il n’aurait pas été juste qu’un hétérosexuel s’occupe de l’étudier et de la remettre en cause. Seuls les MALES, différents depuis leur perspective si spéciale, ou les études féministes, évidemment, pouvaient le faire, n’est-ce pas?
C’est dans ce carrefour masculin, qui se rapprochait plus de l’hystérie féminine freudienne que de la voix de Robert Bly, avec ses longs cheveux blancs et ses gilets aux dessins capricieux, que le MACHO apprend qu’il peut pleurer et part à la montagne avec d’autres MACHOS, se lamenter sur l’écroulement de ce qui avait pris tant de siècles pour être construit.
Et puisqu’on parle de diversité, vers la fin des années 80 et au début des années 90, on atteint le meilleur point de visibilité que l’histoire puisse offrir: les footballeurs laissent pousser leurs cheveux, portent des boucles d’oreille et des bandeaux, il y en a même qui fêtent les buts en se donnant un petit bécot sur la bouche et des athlètes qui posent en sous-vêtements ou nus sur des talons aiguilles, Michael Douglas admet qu’il s’est fait opérer le derrière pour jouer “Basic instincts”, Magic Johnson avoue qu’il est séropositif, Versace couvre ou plutôt découvre des corps masculins comme s’il s’agissait de sapins de Noël.
Dans les années 90 l’HOMME n’est plus un seul, il peut être un névrosé introverti à la Woody Allen, une tour de muscles à la Schwarzenegger, un peu dodu à la Tom Cruise, un monsieur sexy aux cheveux gris à la Gere, un peu chauve à la Costner, un beau garçon à la Keanu Reeves (qui nous invite à son mariage avec un autre homme), flamboyant comme Denis Rodman ou belle et extravagante comme Ru-Paul.
Actuellement on ne peut plus parler d’une image représentative de la masculinité, une image qui puisse être considérée comme son icone, même pas dans le cas de Hollywood, qui s’est toujours efforcé d’imposer des beautés classiques comme celle de Brad Pitt ou, à sa façon, celle de Leonardo di Caprio le camus, et qui dans ses paramètres quasi racistes y a renoncé, accordant plusieurs années de suite le titre d’homme le plus sexy à l’acteur très noir aux traits presque blancs Denzel Washington. Le noir hollywoodien n’est plus le servant, le délinquant ou le manding, il est devenu un monsieur sexy en costard-cravate qui fait blackbouler les beautés dorées et traditionnelles.
Tous ces hommes portent avec eux une charge vestimentaire qui les définit et les différencie du reste de ses congénères. S’ils n’était pas investis de cette charge ils ne seraient plus ceux qu’ils sont, essayons sinon d’imaginer Marlon Brando sans son blanc tee-shirt serré et son blouson en cuir ou Jim Morrison sans son pantalon en cuir grenat et sa ceinture métallique. Lorsque Stallone a mis un costume et une cravate, tout comme Schwarzenegger, ils sont devenus des personnages de comédie. Personne ne croirait à un Brad Pitt avec les cheveux rasés, et les cameramen font très attention de maintenir la ceinture absente et les fesses inexistentes de Leonardo di Caprio hors du cadre. Le petit chapeau de pêcheur sympathique de Woody Allen a le même poids symbolique que le costume sombre et la chemise blanche de Richard Gere, et Kevin Costner a jeté à bas l’iconographie traditionnelle de Robin Hood en refusant de porter des pantalons collants pour ne pas exposer ses jambes de coq.
Les vêtements sont un facteur déterminant dans la construction de ces différents types de masculinité. Le bandanna rouge, bleu ou blanc dans la poche de derrière d’un Levi’s 501 ne fait plus partie du système codé de la drague homosexuelle, il est désormais noué autour du cou de différentes races canines “masculines”, comme les dobermans, les bergers allemands, les rottwilders, les danois et autres. A partir des exemples donnés, on peut déduire que le vêtement joue un rôle plus qu’important dans la définition des individus. Grâce à son système de signes parfaitement articulé, il élabore ses discours sur les différentes facettes de la masculinité, aidant à les définir, à les visualiser, à les identifier.
D’autre part, tout comme les vieux shamans, l’individu se dédouble et montre ses différents visages, encouragé par l’énergie magique qui émane de telle ou telle pièce de vêtement; c’est ainsi qu’un cadre discret peut devenir un bûcheron rude et viril prêt à exercer ses hormones pendant tout un week-end. C’est de là, de cet océan de signes vestimentaires, qu’on extrait l’identité que l’on veut “vendre” aux autres, pas d’un axiome dicté par un certain pouvoir pervers, hégémonique et hétéro-centriste qui prescrit ce que c’est que d’être un HOMME. Il suffit de voir la scène de la cassette audio rédemptrice du film In and out, où le personnage renonce aussi face à un projet qui s’avère insoutenable. Dans un début de siècle où l’on a tant parlé de diversité et où l’industrie vestimentaire ne cesse pas de montrer qu’il n’y a pas qu’une tendence, mettant l’accent sur sa multiplicité, le fait de parler d’un seul type d’HOMME et d’une seule tendence vestimentaire s’y rattachant, nie non seulement le dernier siècle de l’évolution sociale en occident mais aussi tous les siècles qui ont précédé le Grand Renoncement.

Sans aucun doute le vêtement est aujourd’hui en soi-même un langage articulé, plus complexe peut-être que le langage écrit ou parlé, puisque la multiplicité de signes et la vitesse avec laquelle ceux-ci s’actualisent nous mènent non seulement à sa redéfinition permanente mais aussi, en fonction de cela, à notre propre redéfinition. Ce que nous mettons un jour dans l’idée de présenter une certaine image, peut prendre le signe contraire le lendemain et c’est là qu’échoue toute tentative de définition iconographique de l’HOMME, car la masculinité est si vaste et complexe qu’il est impossible de l’encadrer dans un discours unique. Quoique le domaine du vêtement ait toujours été considéré par l’inteligentsia comme frivole et superficiel et que sa présence quotidienne incite à en parler sans contraintes et sans fondements, c’est un phénomène qui pourrait faire les délices d’un spécialiste en communication avisé. Une approche qui tienne compte du concept de complexité apporté par Morin nous montrerait que ce phénomène, observé d’un regard scientifique et traditionnel, serait rapidement écarté. On doit reconnaître son caractère fractal pour pouvoir entamer son étude. Il est très difficile de l’encadrer dans un système de mensuration spécifique, son irregularité est telle qu’on doit avoir recours à des disciplines diverses et même créer tout un nouveau système d’analyse en vue de son examen.
Les difficultés grandissent lorsque nous déplaçons cette complexité au champ de l’utilisation de l’habillement en tant que constructeur d’identités, car notre identité n’est autre chose que le résultat de l’interaction avec les identités de tous ceux qui nous entourent et est liée à l’endroit où cette interaction se produit, tel qu’on l’a vu à travers les exemples cités, ce qui fait chanceler l’édifice uni-identitaire dès le départ.
Finalement, si l’on prend Foucault et ses jeux de pouvoir comme référence, le pouvoir hégémonique institutionnalisé ne peut se soutenir sans accepter l’existence de la différence comme une façon de se légitimer. Dans différents domaines sociaux, le monde de la musique ou de l’art par exemple, cette hégémonie a accepté divers types de discours marginaux, ou des résistences dont il s’est approprié plus tard en les re-créant ou qui tout simplement se sont égarées dans la burocratie des institutions du pouvoir. Mais pendant des siècles il a eu du mal à accepter ou n’a pas su gérer la résistence provenant de la représentation de la masculinité. Lorsque la phallocratie enracinée dans le XIXe constatait que l’image qu’elle avait créée de son propre phallus était menacée, elle se fronçait. Il a fallu tout un siècle de coups et de remises en question -les femmes qui réclamaient leurs droits et passaient à l’assaut des garde-robes masculines en quête de l’aura magique qui leur donne de la crédibilité vis-à-vis de ses congénères, tout un monde d’études féministes, des centaines d’émeutes juvéniles qui mettaient en cause le modèle West Point et la lutte de plusieurs groupes homosexuels- pour que l’HOMME commence à reconnaître sa propre diversité. Dans les cercles de l’hétéro-centrisme on commençait, timidement, certes, mais de plus en plus fréquemment, à discuter, à voir et à tolérer la diversité masculine.
Une façon simple et amusante à la fois de corroborer cette vue consiste à feuilleter des revues de mode. Leur évolution reflète clairement l’évolution de la représentation de la masculinité au cours du XXe siècle, et si l’on admet que ce qu’on y voit est tout ce qui a déjà été institutionnalisé et accepté, on pourrait même dire la norme, on s’étonnerait de reconnaître des formes, des styles, des textures inconcevables dans l’univers masculin accepté hégémoniquement dans le passé et qui sont devenus plus tard des signes convoités. C’est ainsi que, dans ce va-et-vient toujours présent dans le monde de l’art et de la mode, des photographes qui au cours des années 80 étaient considérés comme des marginaux, relégués au travail clandestin de l’avant-garde, ont commencé à être recherchés vers la fin des années 90 pour illustrer, avec leur esthétique rejetée auparavant, la vision de la mode des publications mainstream. C’est le cas de Nan Goldin, dont le travail Ballad of sexual dependency montrait froidement des hommes d’aspect ordinaire dans des situations intimes et crues, s’opposant aux modèles d’HOMME du moment et présentant des canons esthétiques rejetés par ses contemporains et qui l’an dernier est devenue la favorite de la mode parisienne. La même esthétique et le même type de masculinité rejetés antérieurement illustraient maintenant, institutionnalisés, les nouvelles tendances de la mode vestimentaire dirigée aux MALES. Ceci nous montre la dynamique complexe des voies par lesquelles elle produit des identités ainsi que le caractère de construction qu’ont les représentations de la masculinité de notre société occidentale judéo-chrétienne.
Pauvre Narcisse, mort sans savoir que sa beauté résidait dans tous les autres visages dont il n’a jamais vu le reflet dans l’eau.

©
David-Elliot SALAMANOVICH

Bibliographie:

- Badinter, Elisabeth (1993). XY. La identidad masculina. Espagne. Ed. Alianza.
- Berger, John (1975). Modos de ver. Barcelone. Ed. Gustavo Gili.
- Bly, Robert (1990). Hombres de hierro. El libro de la masculinidad. Buenos Aires. Ed. Planeta.
- Cathelat, Bernard (1987). Publicité et société. Paris. Ed. Payot.
- Guzmán, Aldo (1988). El actuar comunicativo como fundamento de la acción cultural: implicaciones políticas y sociales. Forum de la Communication et la Culture du Cône sud. Novembre 1988, conférence inédite.
- Levinas, Emmanuel (1993). El tiempo y el Otro. Barcelone. Ed. Paidós.
- Lipovetsky, Gilles (1990). El imperio de lo efímero. La moda y su destino en las sociedades modernas. Barcelone. Ed. Anagrama.
- Morin, Edgar (1997). Introducción al pensamiento complejo. Barcelone. Ed. Gedisa.
- Rodríguez Magda, Rosa María (1997). El modelo Frankestein. De la diferencia a la cultura post. Madrid. Ed. Tecnos.
- Valentine Hooven III, F. (1995) Beefcake. The muscle magazines of America 1950 – 1970. Allemagne. Ed. Taschen.





 

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