Phill Glass

Publié le par Olivier Lussac

La musique minimale reste, depuis les années soixante, une expérience libératrice qui présente une possibilité de briser les liens trop serrés d’une Europe sous l’emprise d’une avant-garde darmstadtienne. Cette avant-garde diffère de celle, américaine, qui tire ses sources d’un fondement philosophique : « La musique, disait Thoreau, telle que je la conçois est écologique… elle EST écologie. » La musique est donc une extension qui se fonde sur la vie, elle n’est plus système fermé, mais ouverture enrichie d’une liberté pour l’individu. Aux yeux de l’Europe, cette conception est équivoque. Mais, à cet appel peut se reconnaître un autre phénomène fondamental, d’origine extra-musical : les philosophies orientales dans lesquelles le sculpteur Sol LeWitt perçoit une position plus mystique que rationnelle, par où « les jugements illogiques mènent à une nouvelle expérience » (« illogical judgements lead to new experience »), expérience salutaire du différent dans le motif répété, accordant ainsi un traitement particulier à l’espace, à la durée et au son. Car, la durée et le rythme, chez Glass comme chez La Monte Young, Terry Riley, ou Steve Reich, sont les seuls paramètres du son, au cœur même de la pensée compositionnelle. Par ailleurs, tous ces musiciens sont tous de la même génération, le premier, Young, étant né en 1929 et le dernier, Glass, né en 1937, qui suit ses études avec Darius Milhaud et Nadia Boulanger, après des études de composition avec Bergsma et Vincent Persichetti.
Si Young présente un son continu de hauteur constante, Riley, un principe répétitif soumis à l’improvisateur, Reich, encore, un processus de progression graduelle, Glass exige enfin l’utilisation d’un processus additif de développement fondé sur la progression d’une figure répétée. Ce dernier propose donc une variable au sein même d’une gradation arithmétique simple : rythmiquement à l’unisson et dans un mouvement mélodique parallèle, contraire ou similaire. La musique de Glass produit alors des différences sonores dans le temps à partir de la mise en séquence toujours différente des mêmes éléments.
Cette création des différences à partir des répétitions est non seulement au cœur de l’art minimal, mais est aussi un des principes fondateurs des musiques de l’Extrême-Orient, celles du tabla, par exemple, de Ravi Shankar et Allah Rakha que Glass connaissait bien pour avoir fait un voyage d’étude en Inde, puis en Afrique du Nord et dans l’Asie Centrale.
Finalement c’est la liberté des sons qui est exigée ; c’est la perception qui est modifiée, dans la mesure où, comme les Variations of Incomplete Open Cubes ou Serial Project No 1 de Sol LeWitt changent les rapports de l’homme à l’objet, la musique minimale transforme le temps et la durée, en substituant l’écoute extérieure et passive par une écoute intérieure et active. L’objet de l’écoute est l’intérieur même du son. Et la musique minimale de Philip Glass assume pleinement cette nouvelle expérience.

Son recueil Solo Piano (1991) est constitué de trois pièces, Metamorphosis, Mad Rush et Wichita Vortex Sutra. Metamorphosis est formée de cinq parties. One expose une mélodie dans l’aigu, mélodie simple, avec une basse obstinée sur un balancement de tierces qui reste constante à travers le cycle des cinq mouvements, à laquelle se rajoutent Mad Rush et Wichita Vortex Sutra. Two énonce la même écriture, mais cette fois complétée d’arpèges à l’aigu. Three, en ré mineur, développe des contre-temps et Four, des contre-temps avec arpèges, tandis que Five reprend le thème original.
Mad Rush et Wishita Vortex Sutra sont davantage développées. Mad Rush, tout en reprenant le thème de Metamorphosis, au début et à la fin, est construit en rythme de trois pour deux. Wishita Vortex Sutra utilise en final des contre-temps et des arpèges, recouvrant la construction de Four.

Opening for Piano (1982) tire profit du même style que Metamorphosis, avec un balancement de tierces à la main gauche et d’un rythme de trois pour deux.

The Olympian — Lighting of the Torch est la pièce la plus solennelle, écrite pour des circonstances particulières, l’ouverture des Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984. Cette composition se rapproche d’un hymne, tout en restant fidèle au style du compositeur.

La musique pour piano de Philip Glass reflète bien cette « métamorphose » de l’écoute, tel que peut l’indiquer le titre des pièces : Metamorphosis, composée de cinq mouvements, comme l’équivalent majestueux du mandala. La musique invente le schéma d’un diagramme cosmique, la terre, le Centre et le cinq, entourés des quatre éléments ; un esprit composé d’une mélodie démesurée, d’un tourbillon, d’un vortex avec, en son centre, une zone de calme et prolongés par les paroles inlassables et intuitives du sutrâ. Philip Glass ne joue donc pas de l’instant dilué dans le temps, mais évoque l’instant cyclique, un assaut, Rush, et une ouverture, Opening, d’un instant multiple et présent éternel.   

© Lussac Olivier

Philip Glass, Œuvres pour piano, Texte de présentation des œuvres pour piano de Philip Glass, CD Pianovox-Agon, Piano : Jay Gottlieb, novembre 1999, repris lors du concert de 15 avril 2000 « Programa Paralelo À Exposição “Andy Warhol-A Factory”, Porto, auditorium de Serralves.

Publié dans Textes-Arts

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