Culture ou cultures ?

Publié le par Olivier Lussac


Pourquoi la culture est-elle sans doute devenue un mot-valise, un terme galvaudé dont l’usage courant se manifeste par la rupture de son lien politique et social qui, depuis un siècle, de Lamartine à Hugo, de Zola à Aragon, a fait le lit des préoccupations artistiques et intellectuelles de tout ordre ? Pourquoi à l’opposé le terme n’a t-il jamais été autant utilisé dans notre sphère contemporaine ? La culture est-elle encore un de ces mots magiques de notre temps économique et libéral ?
On peut le croire, mais en rester là n’est probablement pas suffisant. On n’a sans doute pas conscience que l’usage de la culture et sa définition même sont tombés sous le régime du consensus et du politiquement correct. Comme le dit Arnold Schoenberg :
« Notre époque s’interroge beaucoup. Qu’a-t-elle trouvé : le confort ? Celui-ci envahit même le domaine des idées et le rend trop confortable pour notre bien. »
Si bien sûr la culture est devenue un des synonymes de “confort”, on est en droit de se poser quelques questions, à savoir : Pourquoi la culture aujourd’hui, par un usage incessant, serait-elle déplacée dans une forme de vide? En d’autres termes, si tout est culture, rien n’est culture. Rendue inoffensive par les effets de l’absence du politique et l’omniprésence de l’économique, la culture, du moins le terme, est entrée dans notre vie comme une instance de légitimation, en ce sens où même les pires traditions acquièrent respectabilité et pertinence, jusqu’à renvoyer à des vocables surprenants : culture d’entreprise, banlieue, bobo, techno, macdo, préfabriquée star academy, et que sais-je encore... Il y a donc bien un usage flottant de ce terme qui a littéralement fait exploser la définition même de la culture. Cette légitimation est apparue autour des années 80 et sert à justifier, même si c’est un peu exagérée, le libéralisme, l’exploitation mondialisée, la manipulation mentale.
Tout ceci est bien loin de la définition propre de la culture.
J’entends par là qu’a l’intérieur même de la sphère culturelle, l’omnipotence et l’omniprésence du culturel s’imposent donc au détriment de la culture et de l’art, si bien qu’aujourd’hui bien des personnes ont du mal à savoir si Les Misérables est un ouvrage de Victor Hugo ou une comédie musicale, à savoir si Titanic est considéré comme le plus grand  film de tous les temps, à cause de sa valeur esthétique ou parce qu’il a été vu par un plus grand nombre. Cela pose vraiment problème, lorsque dans la rhétorique libérale, les valeurs morales ne sont enseignées ou transmises par l’exemple et l’argumentation, mais seraient toujours “imposées” à des “victimes consentantes”. J’exprime ici l’idée que toute tentative destinée à rallier quelqu’un à son propre point de vue, ou même simplement à lui exposer un point de vue différent du sien, est vécue non seulement comme une atteinte à sa liberté de choix, mais encore comme un mode d’agressivité envers l’autre. D’où la dérive suivante : ce que je pense est mon choix, la manière dont j’agis ne relève pas du sens commun, d’une logique collective, bref ce que je fais ne dépend d’aucune instance extérieure à ma liberté (le principe absolu qui n’est démocratique mais d’un usage libéral : “je fais ce que je veux”), plutôt qu’à mon libre-arbitre (ce que je fais et ce que je pense relève d’un choix voulu par rapport à une conduite sociale donnée, et aboutissant au souci de soi et surtout au souci de l’autre). Il ne faut donc pas confondre libre choix et individualisme. Mais on peut alors se permettre de tout juger, même la chose qui renvoie à la sphère privée (d’où les dérives dans la méthode de déballage médiatique. Mais les médias ne sont que la loupe grossissante de la réalité sociale, elles servent d’amplificateur). Mais c’est toujours au départ une affaire de culture.
Cette attitude assez connue aujourd’hui interdit bien évidemment tout débat public sur la question des valeurs. Encore une fois si tout se vaut, rien ne se vaut, liberté de soi devenant individualisme, mon comportement étant aussi bon que n’importe quel comportement, ma culture étant aussi valable que n’importe quelle culture. C’est dire d’une certaine manière qu’un fast-food fait la même cuisine qu’un restaurant plus traditionnel. C’est faux, on le sait. Mais force est de croire que le manque de diversité, qu’il soit de l’ordre culinaire ou culturel, provoque sans doute monotonie et indifférence.
C’est de ce nouveau mode d’appropriation culturelle ou de la dissociation insidieuse de deux types de pensée que je souhaite parler et montrer que la culture dans son sens le plus profond ne relève pas de cette logique hypocrite si facilement déployée et trompeuse. Mais il faut aussi admettre que le sens du mot “culture” a considérablement évolué et on doit considérer de nouveaux paramètres.

Prenons pour point de départ quelques définitions du mot “culture” :
— En 1938, Marrou formule ce qui lui semble une évidence (et qui n’est plus une évidence du tout aujourd’hui) : « Culture… se limite au domaine intellectuel, spirituel ; elle laisse en dehors d’elle (alors que la civilisation l’accueille) la vie économique, matérielle, la technique. »
— Le Dictionnaire critique de la sociologie fait état en 1982 d’une autre définition dans l’article intitulé « Culturalisme et culture » : « Il est préférable de réserver le qualificatif de “culture” à l’ensemble des artefacts et mentefacts (c’est-à-dire les produits de l’art et de l’esprit) ».
— En 1992, dans le Traité de sociologie , la culture  est étendue à « l’ensemble de la vie quotidienne » et désigne de ce fait « le travail, les obligations familiales, les obligations spirituelles, les loisirs ».
Le divertissement, à l’origine du loisir, est désormais une forme de culture. Ce qui veut dire que des formes de divertissement forgent des formes de culture, culture pop, techno, publicitaire, etc. et que ces formes ne sont pas nées par hasard. Cette transformation s’opère par le fait que la culture ne se contente pas d’héberger des cultures de divertissement. Elle devient fondamentalement une culture de divertissement, et si la culture a partie liée avec le divertissement, c’est parce que l’origine de ce lien est économique, et non plus son alternative intellectuelle. Les biens culturels n’expriment plus “les possibilités humaines”, l’appel à une émancipation. Ils ramènent les exigences individuelles aux lois du marché par les amusements qu’ils engendrent.
Ainsi redéfinie, la culture est devenue une force frénétique de divertissement et la véritable mesure de la richesse des œuvres (ce qui pose quelques problèmes dans l’appréciation de telle ou telle production de l’art ou de la musique, si on considère que l’art provoque un impact en fonction de son lien économique ou de divertissement). C’est ainsi que les formes de cultures disparaissent derrière le stéréotype qui offre, par sa simplicité même, une prise aisée du contemplateur devenu consommateur. Comme le souligne Adorno et Horkheimer dans La Dialectique de la raison :
« L’industrie culturelle peut se vanter d’avoir accompli énergiquement le transfert […] de l’art dans la sphère de la consommation, d’avoir libéré l’amusement  de ses naïvetés importunes et amélioré la confection de la marchandise. »
Cela signifie que l’industrie culturelle rend possible une promotion du divertissement désormais critère des arts (La culture ne se mesure plus en fonction de critères de qualité (esthétique) mais à son degré de divertissement, c’est-à-dire à son degré quantitatif de fréquentation par les masses. Ainsi, d’une certaine manière, un bon match de foot est sans doute plus “culturel” que la plus belle des expositions de peinture, parce qu’il aurait par avance un degré de validité plus grand dans le divertissement. Mais en même temps, on consomme du foot, mais pas de la peinture.). Le spectateur de cinéma et l’auditeur de musique (pris tous les deux entre deux feux) sont aussi transformés en clients de l’industrie culturelle (ou du divertissement) dont la promotion est assurée par chacun de ses produits, et uniquement par cela. L’identification de la culture  au divertissement est sans doute un effet du libéralisme. Cet aspect permet enfin de définir deux types de culture, dont j’ai essayé d’entrevoir les signes plus haut, la culture et le culturel.

Toutefois, avant d’aborder les deux pôles opposés l’un à l’autre, je vais invoquer une autre définition.
— celle de Cornelius Castoriadis :
« Appelons culture tout ce qui, dans le domaine public d’une société, va au-delà du simplement fonctionnel ou instrumental et qui présente une dimension invisible, ou mieux impercevable, positivement investie par les individus de cette société. Autrement dit, ce qui, dans cette société, a trait à l’imaginaire stricto sensu, à l’imaginaire poïétique, tel que celui-ci s’incarne dans des œuvres et des conduites dépassant le fonctionnel. »
Ce que Castoriadis nous soumet ne concerne pas nos rituels individuels, mais bel et bien notre usage collectif de la culture, à savoir qu’elle n’est pas de l’ordre du matériel, mais de l’ordre de l’imaginaire créateur. Et, bien évidemment, si la culture devient matérielle ou fonctionnelle, nous ne sommes pas placés face à des œuvres, mais face à des produits. Nous ne sommes plus des spectateurs, mais des consommateurs. Cela renverse absolument notre relation avec ce qui est considéré comme notre mémoire et notre patrimoine, comme nos ruptures de pensée et nos révolutions. En d’autres termes, lorsque le produit triomphe sur l’œuvre, c’est la linéarité, c’est la pseudo-continuité qui l’emportent, parce que le produit standard élimine les dissonances et propose une lecture cohérente des événements artistiques. Cependant, la culture n’a sans doute jamais été cohérente, si on est en mesure de penser que l’art (avec une “aura” comme le dit le philosophe Walter Benjamin) « est fenêtre sur le chaos, il abolit l’assurance tranquillement stupide de notre vie quotidienne » (Castoriadis). Dans une société où il n’y a que des produits, tout est lisse, dépourvu d’équivoques et d’ambiguïtés, parce que les ruptures sont occultées et les conflits masqués. Mais cela a le privilège du comportement uniforme, et participe davantage de la démagogie culturelle (culture de divertissement qui entraîne la passivité intellectuelle, la confusion et l’amnésie collective), plutôt que de la démocratisation culturelle (c’est-à-dire l’émancipation intellectuelle).
Deux conséquences cachées sont à induire : d’une part la réduction de la liberté à celle du simple consommateur, nous ne sommes plus des spectateurs mais des clients, d’autre part, l’idée que toute posture modernisatrice ou simplement provocatrice, quelque chose qui est de l’ordre du changement, est devenue un geste “rebelle” et anticapitaliste. Bref, toute culture dite “d’opposition” ou de “différence” [culture qui n’est pas dominante] n’a pas de place en terme d’identité et de structure économique, quand, comme l’écrit fort justement Christopher Lasch dans Culture de masse ou culture populaire ?  :
« L’homme ou la femme moderne, éclairé, émancipé, se révèle ainsi, lorsqu’on y regarde de plus près, n’être qu’un consommateur beaucoup moins souverain qu’on ne le croit. Loin d’assister à la démocratisation de la culture, il semble que nous soyons plutôt les témoins de son assimilation totale aux exigences du marché. Or la confusion entre la démocratie et la libre circulation des biens de consommation est devenue si profonde que les critiques formulées contre cette industrialisation de la culture sont désormais automatiquement rejetées comme critiques de la démocratie elle-même ; tandis que, d’un autre côté, la culture de masse en vient à être défendue au nom de l’idée qu’elle permet à chacun d’accéder à un éventail de choix jadis réservés aux riches. En réalité, le marketing de masse — dans la vie culturelle comme dans tout autre domaine — réduit l’éventail même des choix proposés aux consommateurs. Il devient de plus en plus difficile de distinguer des produits prétendument concurrents ; d’où la nécessité [nous ajoutons : “trompeuse”]  de donner l’illusion de la variété en les présentant comme des innovations révolutionnaires […] Mais dans tous les débats sur la culture de masse, les effets habituels du marketing — la consolidation du pouvoir financier, la standardisation des produits, le déclin de compétences personnelles — disparaissant sous un nuage de rhétorique démagogique. »
Il ne faut donc pas tomber dans ce piège : si par exemple les spectateurs réagissent aux médias de façon très différente, c’est parce qu’ils contribuent même à créer, semble-t-il, le contenu des médias par l’effet de rétroaction (feed-back) qu’ils exercent en premier lieu sur les médias (Herbert Gans). En d’autres termes, si les médias parlent de tel sujet ou de tel autre, c’est parce que celui-ci a été sollicité par avance par le spectateur. Dans ce cas, il faut le comprendre ainsi, c’est le spectateur qui exerce une forme de contrôle sur les médias et sur ce qu’ils exposent.
La même chose, et c’est le prétexte du capitalisme financier et mondialisé qui utilisent ce même raisonnement, en faisant croire que la politique des entreprises est dictée par les décisions du “consommateur souverain” et que toute tentative de réguler leur activité interférera avec la “liberté de choix” du consommateur. C’est donc un monde renversé, où les vessies sont prises pour des lanternes. Après tout, on peut envisager cette pensée pour éviter de s’ennuyer et pour améliorer le temps consacré au loisir, c’est-à-dire réduire la culture (et la définition de la culture) à un simple passe-temps routinier destiné à nous distraire durant ces moments de temps libre, devenus aussi vides (c’est-à-dire aussi aliénants) que les heures passées à travailler.
En effet, ce qu’on croit être une liberté n’est rien d’autre qu’un leurre. Christopher Lasch a aussi souligné cette idée de manipulation, dont on croit être débarrassé et soustrait :
« “L’avalanche d’articles consacrés à l’émancipation des femmes dans les magazines populaires féminins aide une femme, encore profondément plongée dans une société à domination masculine, à formuler des idées et des sentiments qui lui permettront de commencer à se battre pour sa propre liberté”. L’ironie de l’histoire […] passe à côté du fait que cette émancipation de la femme à l’égard des attitudes “traditionnelles” réside presque exclusivement dans l’exercice de sa liberté de consommation. Elle ne se libère elle-même de la tradition que pour se plier à la tyrannie de la mode. L’individualisation et l’“insertion” dans notre culture se traduisent, non pas par l’intégration au sein d’une communauté d’égaux, mais dans un marché de biens de consommation. Cette liberté se résume en pratique à celle de choisir entre une marque X et une marque Y. Les “idées et sentiments” entre lesquels la femme est  invitée à choisir, ne se forment pas plus qu’avant à partir de ses propres besoins ou expérience. Dans la mesure où elle compte sur les médias de masse pour se voir proposer des images de sa libération personnelle, elle se retrouve elle-même prisonnière d’un choix qui se limite à des avis programmés à l’avance et des idéologies mises au point par des fabricants d’opinions et qui sont mises sur le marché, comme toutes les autres marchandises, en fonction de leur valeur d’échange plus que de leur valeur d’usage. » (p. 48-49)
Le mieux qu’on puisse faire dans ce cas, ce n’est pas de se construire une vie ni une culture, mais “un style [propre] de vie” et une “forme [individuelle] de culture” qui s’opposent à toutes les autres formes de vie et de culture. Bref, il s’agit de fractionner les individus en une multitude d’identités puis les fusionner toutes en une méta-identité dans laquelle toutes les formes d’opposition au bon sens du terme, toutes les formes de pensée au sens fort du terme sont annihilées dans un consensus délétère, inconsistant mais commode à contrôler. Mais ce n’est pas encore ce qu’on nomme culture par un renversement qui bouleverse au bon sens du terme notre vie, nos pensées et nos modes d’agir. Ce style de vie et cette forme de culture peuvent-ils finalement se départir, comme le dit Cornelius Castoriadis, « de conduites dépassant le fonctionnel ». Non ! Gianni Vattimo a nommé cela la “pensée faible”, un “affaiblissement de l’être”, car selon lui, il n’y a plus de pensée dogmatique possible., donc il n’y a plus d’opinion possible.
Ainsi, la société moderne demande à la fois une adaptation parfaite au principe de réalité et une observance à la rentabilité économique, à un principe de rendement. Dans ce cas, il s’agit d’une double oppression de la société sur l’individu et cela se traduit par une surpression, que l’on ne peut pas considérer comme une répression, mais « au contraire, elle donne toutes les apparences d’une grande liberté » . Mais cela reste une impression, puisque « Sur le plan éthique et esthétique il n’a que faire d’une sphère du sublime ; au contraire, il accélère la “désublimation” [si vous préférez la désymbolisation] ; il favorise la désacralisation des anciens tabous ressentis comme autant d’obstacles à son hégémonie. Mais cette désublimation est aussi un moyen de contrôle économique. Elle permet d’attribuer une valeur marchande à tous les aspects de l’activité humaine, même la plus privée » (Jimenez).
Cette forme d’“unidimensionalité” est l’assujettissement de toutes activités humaines au système de consommation (cf. Marcuse, L’Homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée). Cette notion de dimension unique se révèle prémonitoire, puisqu’elle préfigure ce qu’on appelle aujourd’hui la “pensée unique”. Le capitalisme américain tend par exemple vers une société “close”, dénotant « la volonté d’imposer (son) ordre et (son) modèle unidimensionnel aux autres régions du monde » (Jimenez). Elle est également capable d’absorber toute forme d’opposition, par élaboration d’une satisfaction des besoins, palliant ainsi toute contestation. La désublimation répressive assure ainsi une stabilité à la société, ainsi qu’à l’art et la culture. Ceux-ci ne sont plus rejetés comme des possibilités de transformer le monde, des utopies, mais au contraire s’affirment au sein même de la société : ils « ne servent plus à nier l’ordre établi, […] servent à l’affirmer ». L’art et la culture sont alors réintégrés au titre de communication culturelle. Ils ne sont plus contestation, mais consécration d’une valeur marchande.
Ce sont sans doute les médias, selon Gianni Vattimo, comme esthétisation générale de la vie, qui vont prendre de plus en plus de place dans notre vie. « Ils produisent consensus, instauration et intensification d’un langage commun au sein du social. Il ne s’agit pas de moyens pour la masse, mis au service des masses ; il s’agit de moyens de masse, au sens où ils la constituent en tant que telle, comme sphère publique du consensus, des goûts et des sentiments communs. » Cela signifie donc deux choses, la fin de l’art comme fait spécifique et séparé de l’expérience (l’art étant autre chose au sens fort mais utopique) et l’esthétisation générale « comme extension de la domination des mass media » (sens faible mais concret). 
 
J’en viens ainsi aux définitions que nous pourrions apporter à la “culture” d’un côté et au “culturel” de l’autre, et à partir de ces deux définitions, montrer comment aujourd’hui nous sommes en train de construire une autre sensibilité que, vous le devinez depuis tout à l’heure, je ne partage pas.

— Un abîme sépare la culture du culturel. Le culturel est, nous l’avons vu, directement lié à la définition socio-ethnologique (la culture comme mode de vie, qui est en rupture avec sa définition philosophique et littéraire [les humanités]. Qu’est-ce donc le culturel, si ce n’est un ogre qui avale tout sans distinction aucune, et qui transforme toute l’expérience humaine des hommes et les traces de leur civilisation matérielle ?
La culture comme principe humaniste, un principe de déplacement, de déracinement, d’arrachement, de transformation de soi : par la culture, je deviens un autre. La culture est toujours révolutionnaire, elle m’apporte un supplément de richesse.
Le culturel est au contraire identificatoire. On recherche ici non le changement ou la différence mais l’identité, le renforcement de ce qui est : le culturel est par essence conservateur.
La culture élève les productions et créations humaines au statut d’œuvres, en les éloignant de la banalité, de la contingence qui les a vu naître, pour leur attribuer une valeur universelle. Les créations humaines deviennent dès lors des figures symboliques, qui sont distinguées en raison de leur valeur exceptionnelle.
A l’opposé, le culturel est ce qui annule cette valeur et cette distinction. Il récupère tout ce qu’il touche indifféremment. Aussi le culturel (et c’est cela qui est dangereux) annule la culture, parce que ce qui est nommé culturel , c’est l’identité de soi à soi, de satisfaction de soi, de satisfaction de sa propre identité, de fusion émotionnelle avec la communauté, avec le groupe, sans prendre en compte de la différence.
La culture dans sa valeur humaniste qui implique la création, se meut dans le doute et dans l’inquiétude. Un homme cultivé est ainsi quelqu’un qui ne possède pas de certitudes. Il interroge au contraire le scepticisme, les faits, les hommes et le monde, sans toutefois affirmer de réponse absolue.
Le culturel rassemble les stéréotypes, les pensées passe-partout, les doctrines gratuites ; il nie les séparations, les différences, les hiérarchies, les échelles de valeur. Cette apparente ouverture d’esprit, nous l’avons souligné, s’avère trompeuse et finit par se renverser, si tout est culturel rien ne l’est, dès que les modes de vie, les traditions, les préjugés ancestraux, les habitudes religieuses, le rejet du différent, la cuisine, la chasse, la pêche, etc. sont élevés au même rang que les œuvres de l’humanité.
La culture a ainsi été rendue inoffensive, policée et conformiste, politiquement correcte, plutôt que civique et révolutionnaire. Depuis ses origines, le capitalisme exige une culture de la civilité propre à inhiber les révoltes et les prises de conscience, ouvrant sur une culture du consensus, du rassemblement de tous et de toutes dans la même réunion avec le culturel qui est sans doute fédérateur, mais qui dépolitise la culture (c’est-à-dire qui développe un individualisme apolitique de masse), sans prendre en compte les réalités sociales. Le capitalisme culturel mondialisé, comme nous l’avons vu, veut cette culture en assurant la fabrication d’un homme définitif, complet et aveugle à tout horizon que la continuation infinie du capitalisme, dont il a besoin sans doute pour se prémunir contre l’éventualité d’être un jour dépassé par une autre organisation culturelle (et surtout sociale et économique) de la vie humaine.
Le développement du culturel (prétendument opposé à l’élitisme de la culture) procure au capitalisme des forces d’auto-protection inédites dans l’histoire : en opposition à l’esprit des Lumières et à son émancipation, le culturel abandonne l’homme dans un aveuglement intellectuel et politique.
La culture se manifeste ainsi aujourd’hui comme étant celle de son instrumentalisation pour la fabrication du consensus, la “montée de l’insignifiance” pour Castoriadis, c’est-à-dire la dénégation de toute altérité au système capitaliste mondialisé.

© Olivier Lussac
(non publié)

Publié dans Textes-Arts

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