Culture (revue Muso)

Publié le par Olivier Lussac

 Qu’est-ce qui différencie aujourd’hui une star rock des dieux du stade ? Qu’est-ce qui rapproche un opéra de Mozart d’un concert rap ? A peu près rien et tout à la fois. Parce que notre temps a aboli les événements au sens fort du terme, nous nous trouvons face à des situations trop immédiates pour qu’on puisse réagir. Nous sommes indifférents, apathiques et insensibles. Aussi avons-nous oublié que les faits importants ont une histoire et même font l’histoire. Cependant, aujourd’hui, nous ne savons plus discerner les vraies situations, celles qui nous imposent de réagir, de celles qui n’ont aucune importance. Pourquoi ? parce que nous sommes chaque jour invités à une immédiateté qui nous empêche de voir, de sentir et d’écouter. Nous sommes donc contraints à une pensée faible ou à une atrophie de l’expérience.
Le monde des media devenu planétaire est aussi « ce monde où les “centres d’histoire” — les puissances capables de recueillir et de transmettre les informations sur la base d’une donnée unitaire, toujours issue de choix politiques — se sont multipliés » (Gianni Vattimo). Qu’est-ce qui change dans nos expériences ? Ce qui se modifie est ce qui confère à un événement son caractère d’authenticité, ce qui permet de dire : ceci est un événement qui va modifier notre vie. Toute tradition, on le sait, se constitue sur la base du caractère transmissible de l’authenticité. Cependant, les techniques modernes de reproduction de masse (on peut comprendre télévision, téléphone, internet…) n’ont plus besoin de cette médiation traditionnelle. Car elles agissent en accéléré et en simultané. Par ailleurs, ce qui intéresse l’époque moderne, c’est essentiellement de produire, d’échanger, d’exposer, de vendre, de communiquer et de plus en plus vite et de plus en plus sûrement.
Or un événement au sens fort se crée à un moment donné, dans un cadre précis et de façon unique. Si nous émettons des images sans cesse répétées dans le contexte des media, cet événement perd peu à peu de sa vigueur et de sa valeur de culte. La contemplation réitérée de sa reproduction émousse notre sensibilité. Nous restons alors presque indifférents à la nouveauté de l’expérience. La première conséquence est la disparition inéluctable de l’authenticité qui entraîne un appauvrissement des expériences. Mais, à l’opposé, ces nouvelles techniques ne sont-elles pas plus efficaces pour ce qui concerne l’information, ne sont-elles pas aussi plus démocratiques ?
Donc deux conséquences, l’une négative, la technologie provoque un appauvrissement de l’expérience. L’autre positive, elle favorise la découverte du monde et des autres cultures. Aussi la télévision et les nouvelles technologies répondent-elles à ce besoin croissant du public à s’approprier l’objet dans l’image et dans la reproduction, besoin qui donne l’illusion de vivre les événements en direct et aussi qui trompe le spectateur, parce qu’elles permetteny une expérience médiatisée au détriment de l’expérience vécue. Dès lors, nous vivons essentiellement devant des écrans, médiatisant toute expérience visuelle : nous regardons alors les dieux du stade et oublions les sans-abris, à l’approche de l’hiver.

© Olivier Lussac

Publié dans Textes-Arts

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