Transfer @ Allan Kaprow. 1968 (action-happening)

Publié le par Olivier Lussac

- KAPROW Allan, Transfer*, 1968.

* Transfer : à la fois, transfert des bidons en différents lieux et transfert sur un support photographique.

— « Durant l’hiver 1968, à Middletown, dans le Connecticut, Allan Kaprow et une quinzaine d’acolytes transportent en des points variés de la ville vingt barils ayant contenu de l’huile avant de les ramener à leur lieu de stockage initial. Le Happening s’intitule Transfer. À chaque station de leur périple, les barils sont installés selon une configuration différente (pyramide, pile, colonnes…) et repeints. Pour finir, une photographie de l’équipe et de sa réalisation est prise. La manière systématique selon laquelle Kaprow a choisi d’être mis en scène en compagnie de ses complices prête à sourire : à chaque fois, ils se présentent mains sur le coeur ou au garde à vous (mais de dos), le regard fixé vers l’horizon, juchés sur les bidons pour de Triomphales photographies. Le dispositif photographique, toujours en marge des happenings de Kaprow jusqu’alors, est ici intégré à son déroulement, pour produire une disjonction : la mise en image transforme des hommes en vêtement de travail réalisant des actes ordinaires de manutention, de transport, de peinture et de stockage – quotidien industriel dont la répétitivité est à peine exagérée – en héros patriotes, oeuvrant pour une cause qui les transfigure. Jeff Kelley, dans son ouvrage consacré à l’artiste, commente cette iconographie en ces termes : « Kaprow ironisait sur le besoin d’images, d’objets et de documents du monde de l’art – le résidu de l’expérience plutôt que l’expérience. » [Jeff Kelley, Childsplay. The Art of Allan Kaprow, Berkeley, University of California Press, 2004, p. 130] L’artiste ironise en effet sur le caractère attendu de tels documents, incontournable mémoire de l’événement, mais s’applique en outre à ce qu’ils révèlent que peu de choses, mis à part un certain nombre de clichés sur le travail et l’art.

En choisissant la pose, Kaprow met en évidence l’écart entre l’acte et la représentation. Les « photographies triomphales » de Transfer substituent aux durées, aux flottements et aux accidents de l’expérience en temps réel une série de pseudo-temps forts, isolés comme tels par le cadre. Ces gestes stéréotypés sont encore aplatis par le médium, voire vidés de leur sens jusqu’à la pantomime. Le happening, si l’on s’en tient à ces documents, a disparu. Sur un mode burlesque, Kaprow démontre par l’image ce qu’il a dit ailleurs, et ce, depuis près d’une décennie : il est à la fois naïf et prétentieux de croire, comme artiste ou comme spectateur, que l’acte puisse être fidèlement restitué par la photographie ou quelque autre document. Pour l’artiste, l’événement est toujours perdu, conséquence irrémédiable de la pratique d’un art éphémère.

Cette position semble, à bien des égards, convaincante et la manière dont Kaprow l’illustre avec Transfer, imparable. Pourtant cette appréhension de l’acte comme irréductible à une photographie est loin d’avoir prévalu dans les faits. C’est aussi en une confiance dans l’image dont témoigne l’historiographie de ces pratiques à laquelle s’attaque l’artiste, confiance qui a ses raisons historiques.

Kaprow met en évidence un rapport de force. À suivre ses raisonnements, la connaissance, même partielle, de son travail, a pour condition son bon vouloir. Considérant cette période, Lawrence Alloway a pu la qualifier d’« une extension de l’aire de contrôle artistique ». C’est bien de ce phénomène dont Kaprow joue et se joue avec Transfer. Il sera le seul, avec une poignée d’individus, dont une large part risque de se perdre dans la nature, à savoir ce qui s’est passé. Dans l’évolution de sa pratique, l’artiste finit par proscrire tout public, pour qu’il n’y ait plus de témoins, mais seulement des participants. Ce faisant, il dénie la possibilité d’un regard extérieur, d’une autorité sur son travail. Si la position est radicale, elle met en évidence la question récurrente posée à tout commentateur de ces pratiques : comment s’autoriser la parole sur des moments disparus et aborder dans ce dessein des documents voulus et constitués par les artistes et par là même orientés ? Une telle situation impose l’invention d’un statut à ces images : l’usage qui a prévalu est cette confiance dont Kaprow se moque. Ainsi, les images ont pu être perçues comme équivalents à l’action, gommant ainsi sa disparition effective. »

 

(Sophie Delpeux, « Deuil de l’événement/avènement de l’image-Photographie et arts d’action », in Janig Bégoc, Nathalie Boulouch & Elvan Zabunyan, La Performance. Entre archives et pratiques contemporaines, Rennes, Presses universitaires de Rennes & Archives de la critique d’art, 2010, p. 27-28)

Publié dans Performances

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