Action in Predetermined… @ Ulay. 1976

Publié le par Olivier Lussac

ACTION IN PRÉDETERMINED... (ULAY)

Ce travail vidéo est en fait une documentation de l'action accomplie en public par Ulay à Berlin en 1976. On y voit, étape par étape, comment il a réussi à "voler" la tableau de Carl Spitzweg "Le pauvre poète" à la Neue Nationalgalerie, et quels ont été les commentaires et les réactions de la presse. L'artiste Marina Abramovic, qui devint la même année sa compagne et sa partenaire, s'occupa de la direction de caméra et de la documentation visuelle.
"There is a criminal touch to art". C'est sur ce titre, prononcé par Ulay, que s'ouvre le récit qui commence par montrer des gros titres des journaux de l'époque. En même temps, on entend le son original d'un bulletin d'information radio qui résout l'énigme du "vol de tableau" en annonçant que le malfaiteur était en réalité un étudiant en art de trente ans, originaire d'Amsterdam, qui entendait faire ainsi "un acte militant".
Si militantisme il y a, celui-ci consiste en réalité dans le fait que, en s'en prenant au "Pauvre poète" de Carl Spitzweg, c'est pour ainsi dire "le symbole de l'âme allemande" que subtilisait Ulay pour l'accrocher dans l'appartement d'une famille turque de Kreuzberg. Dans la mesure où il s'agit non seulement d'un tableau très célèbre et très populaire, mais aussi d'une oeuvre à la réputation sulfureuse en raison de l'admiration qu'Hitler vouait à l'artiste, le caractère politique de l'action d'Ulay est en effet évident : il s'agit pour lui de faire prendre conscience aux gens de la situation difficile qui en Allemagne, est celle des immigrés et de leurs familles.

Avant de montrer les images filmées de cette action, Ulay décrit d'abord son déroulement en 14 phases programmatiques.

Il commence par suspendre une reproduction de 2,50 m du "Pauvre poète" devant l'Ecole Supérieure des Arts Plastiques de Berlin. Il se rend ensuite dans sa propre voiture à la Nationalgalerie et se gare derrière le bâtiment. De là, il entre comme un visiteur de musée normal dans la Nationalgalerie, y décroche le tableau de sa cimaise, rejoint sa voiture en courant et roule en direction de Kreuzberg où, après avoir garé sa voiture, il se réfugie à la maison d'artistes de "Bethanien". Puis il ressort et se rend, avec le tableau, dans la Moskauer Strasse. Il entre dans une maison où vivent des familles d'immigrés et là, dans la salle de séjour d'une de ces familles, il décroche du mur une reproduction pour y mettre à la place le tableau de Spitzweg.
Est montrée à présent l'exécution de la performance dans ses différentes phases. Il arrive que surviennent de petites interactions imprévues, comme par exemple une altercation avec une gardienne du musée à propos de l'interdiction de filmer à l'intérieur de la Nationalgalerie. Tandis que la caméra tourne, elle lui enjoint de quitter l'établissement. Ulay réussit finalement à continuer son action, mais la suite des événements n'est toutefois documentée que par des images fixes. Ce sont des photographies qui nous montrent l'artiste en train de parcourir les salles du musée, de décrocher le tableau et de s'enfuir pour regagner sa voiture.
Depuis une cabine téléphonique des environs de la Moskauer Strasse, Ulay, son action terminée, appelle le directeur de la Neue Nationalgalerie pour l'informer de l'endroit où se trouve le tableau. La performance a duré en tout 30 heures.
Ulay montre ensuite, en vidéo, quelques-une des réactions qu'ont suscitées l'affaire, et la caméra balaye les gros titres. "Le célèbre tableau de Spitzweg volé à Berlin par un fou", "Le >Pauvre poète< devait décorer l'appartement d'une famille turque", "La brève escapade du >Pauvre poète<", "Le vol de tableau était une action artistique" ou encore "Le >Pauvre poète< est à présent sous plexiglas", l'ordre dans lequel se succèdent les manchettes donne l'impression d'avoir à faire à une version sténo de la performance.
La réaction de la presse est donc une composante majeure de cette action d'Ulay, sa portée symbolique, à savoir attirer l'attention sur la situation insoutenable des immigrés, ne prenant véritablement effet que par la voie médiatique. Cette confrontation qu'opère l'artiste touche ici un point sensible de la société dans la mesure où elle met le doigt sur ses objets symboliques et travaille avec eux. Il ne saurait s'agir, dans ce "vol de tableau", d'un geste innocent, mais d'un acte qui doit toucher et faire mal. En ce sens, cette performance d'Ulay s'inscrit tout à fait dans le contexte de son travail sur les zones sensibles, névralgiques de l'homme et du récepteur, que ce soit en les faisant apparaître par le biais d'automutilations, soit au contraire en les soustrayant au regard, ce qui revient pour l'artiste à renvoyer ses blessures à son public, qui en ignore l'existence, et à lui tendre ainsi un miroir. (@ Lilian Haberer)


Publié dans Performances

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