Brandenburg Gate @ Nam June Paik. 1992

Publié le par Olivier Lussac

BRANDENDURG GATE, 1992
Le travail "Brandenburger Gate" est, parmi les installations de plusieurs moniteurs de Paik, celle qui constitue son plus grand opus. Le premier exemple de ces installations où la plupart du temps, les écrans de télévision sont encastrés dans une structure qui, tout en servant de support, donne à l'œuvre son caractère de sculpture, fut, en 1966, "TVCross".
Pour cette sculpture monumentale, réalisée en 1992 à partir de 200 postes de télévision de toutes dimensions, Paik a repris la forme de la Porte de Brandebourg, à Berlin, construite au 16e siècle par C. G. Langhans. 5 gros moniteurs disposés de chaque côté en piliers extérieurs géminés et 16 petits moniteurs, regroupés deux par deux et disposés en piliers intérieurs, forment, avec une architrave composée de trois rangées de moniteurs, cette installation sculpturale sur laquelle on peut se déplacer d'un côté comme de l'autre. En haut de la porte, à la place de la déesse de la victoire conçue par Schadow et de son quadrige, Paik a empilé de vieux postes de télévision et autres appareils électroniques en partie défectueux, des machines à écrire, de vieux gramophones et autres accessoires.
Le résultat est un double mur d'écrans sur lequel l'artiste fait passer six bandes différentes qui, en une fraction de seconde, se mettent à papilloter sur les moniteurs. Quant aux motifs, il s'agit entre autres de la représentation d'artistes au travail, d'une vue du côté est et du côté ouest de la Porte de Brandebourg et, toutes les 30 minutes, d'une vue d'ensemble de la porte. Si en règle générale, les images individuelles et celles des couples de moniteurs se succèdent dans un collage visuel et sonore extrêmement rapide, l'arrêt sur la vue générale de la porte historique est ressentie comme un moment de répit dans l'enchaînement nerveux des images.
Conçue comme un "work in progress", la "Brandenburger Tor" fit couler beaucoup d'encre au moment de sa présentation, le 5 octobre 1992, au foyer du Museum Ludwig. Elle fut achevée en novembre, ce qui revient surtout à dire qu'on lui adjoignit ces vues que l'on a, en réalité, depuis les côtés est et ouest de la porte. Une restauration et une nouvelle présentation de l'œuvre eurent lieu dès le début 1997.
Ce qui est remarquable ici, c'est que Nam June Paik ne s'intéresse pas uniquement à la signification historique de cet édifice, interface entre l'est et l'ouest devenu en quelque sorte le symbole de la division et de l'unification de l'Allemagne. Dans cette installation tout comme dans "Shigeko's Buddhas", on assiste en effet à une mise en regard du temps historique et du temps actuel, des réalités de l'est et de l'ouest et de leurs différences d'idéologie. Avec ses impressions de papillotage et le côté bruyant de ses collages d'éléments sonores enregistrés à l'est et à l'ouest, cette reconstitution à partir de téléviseurs de la Porte de Brandebourg sert de réflecteur à deux réalités diamétralement opposées, mais réunies ici dans un même objet.
La formule de Marshall Mc Luhan selon laquelle le médium serait en même temps le message, citation de 1940 que Paik a reprise à son compte dans son travail, trouve manifestement ici son équivalent visuel. Le matériau de construction de cette Porte de Brandebourg, les téléviseurs, renvoie, au niveau le plus élémentaire, aux événements qui ont eu lieu autour de ce monument si chargé de symboles pour les Allemands. La multiplicité des vues de Berlin-Est et de Berlin-Ouest d'une part, la rapidité avec laquelle elles s'enchaînent d'autre part, rappellent le contexte historique et l'évolution qui a conduit à la chute du mur.
Tout comme dans l'installation "TV-Bed" ou la sculpture vidéo en 13 parties "My Faust", c'est à travers la combinaison d'un matériau historique et d'images électroniques obtenues par une technologie de pointe – le premier servant du reste de cadre aux secondes –, que s'opère la mise en scène de deux secteurs apparemment opposés. Ici aussi, dans cette Porte de Brandebourg qui, sans parler de l'histoire de sa construction, est carrément devenue le symbole de la division et de l'unification de l'Allemagne, le torrent des images rappelle, avec plus d'insistance que la porte elle-même, ces moments quasi-historiques qui ont fait de cet édifice un symbole si lourd de signification. (Lilian Haberer)

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