Samaras Lucas

Publié le par Olivier Lussac

Dans l'art de Lucas Samaras, tout tourne autour de lui-même, de son corps qu'il désigne comme matériau, avec lequel il travaille. Réduire son œuvre au Body-Art serait toutefois injuste pour ce New Yorkais d'adoption. Il est également sculpteur, mais aussi artiste photo, vidéo et objet, dessinateur et peintre. Les matériaux qu'il emploie et qu'il travaille, les photos, les Polaroïds et les objets qu'il transforme sont multiples. Ils témoignent de sa préférence pour les couleurs vives et l'ornementation.
Né en 1936 à Kasoria (Macédoine, Grèce), il émigre en 1948 dans le New Jersey aux Etats-Unis, où il termine sa High School et obtient une bourse pour étudier à la Rutgers University. Allan Kaprow et George Segal sont ses condisciples. Après avoir achevé ses études en 1959, il entame des études en histoire de l'art chez Meyer Schapiro à la Columbia University, New York. En 1969, il organise un séminaire de sculptures pour élèves avancés à la Yale University.
Dans les années 60, il crée surtout ses "boxes", des boîtes sculpturales ornées de pierres de couleur, de même que des pastels, des travaux à l'encre de Chine et à l'acrylique. Samaras se distingue par son mélange de formes traditionnelles héritées de la culture grecque dans les premières années de son enfance et d'éléments de style contemporains.
En 1971, la Pace Gallery et le Whitney Museum of American Art présente ses premières Auto-Polaroïds. Dans le catalogue de cette dernière exposition, Samaras donne à l'occasion d'une auto-interview fictive, des renseignements sur la manière dont il est arrivé à la technique du Polaroïd. En 1968, Martha Edelheit avait fait quelques photos de lui. Ces photos ont plu à Lucas Samaras et il voulut montrer à sa collaboratrice Kim Levin dans la vidéo "Self", qu'il maîtrisait le support mieux qu'elle.
Les Auto-Polaroïds montrent l'intérieur d'une cuisine ou d'une salle de bain, mais surtout sa chambre à coucher - comme un cosmos personnel, un lieu de vie et de mort - à différents moments de la journée. L'artiste y a intégré son acte de manière plus ou moins frappante. Il apparaît en partie double, dansant avec lui-même ou s'enlaçant, ressortant à peine par rapport à ses meubles ou transparaissant par des taches de couleurs retouchées.
Pour Samaras, la technique du Polaroïd présente l'avantage de pouvoir travailler dans sa propre sphère privée, à n'importe quel moment de la journée, sans tenir compte des autres et de se consacrer sans crainte à l'étude intensive de son propre corps.
Indépendamment de la possibilité d'atteindre une simultanéité esthétique directe dans les photos rapides de son corps, il apprécie également les avantages de son support : "Polaroid, nevertheless, has a feel, a look, a dialect of its own".
Lucas Samaras expérimente avec son corps dans toutes les positions, par exemple dans ses autoportraits en noir et blanc auxquels il accorde une attention toute particulière. Il y pose avec différents accessoires, comme un travesti ou une femme. Certaines parties du corps sont éclairées par des arrière-plans déterminés, comme son pied sur un tapis de clous ou un couteau, une fourchette et des fruits, ainsi que des prises détaillées de son visage. Le remaniement confère à ses travaux une composante inhabituelle, que ce soit lorsqu'il les garnit de manière ornementale et que les structures des lignes se superposent en partie à l'acte de l'acteur ou lorsque des différents éléments couleurs, comme une cible colorée et des taches de couleurs provoquent la distanciation du sujet.
La photographie lui sert avant tout de matériau pour le modifier au gré de sa représentation et de son imagination : coupée, griffée, peinte, assemblée. Différentes parties du corps sont combinées et toujours associées à un arrière-plan ornemental qui, déjà existant dans la photo, émane de tissus imprimés, de structures sur ses murs, de fils de laine de toutes les couleurs ou d'objets disposés de manière décorative.
Dans sa série d'Auto-Polaroïd, il se met également en scène avec une situation d'image dans l'image : comme acte devant une situation de studio photo créée artificiellement. Samaras pose ici avec des objets tels qu'une chaise, un parapluie et un vélo, ainsi qu'une estrade en Plexiglas. Le caractère artificiel et l'atmosphère stérile de la combinaison acte-objet sur un arrière-plan blanc, comme on le voit souvent dans les photos de publicité et d'objet, apparaissent d'une part comme une parodie et, d'autre part, comme un contraste à son atelier d'artiste coloré que l'on distingue encore clairement autour de la scène.
De cette époque (1969) date également la vidéo "Self" de Lucas Samaras qui illustre un jour dans la vie d'un artiste et qui accorde de nouveau une place prédominante aux détails, aux jeux de couleurs et de décorations.
Samaras soumet le matériau à ses visions et images résolument fantastiques, crée un nouveau monde coloré et surréaliste, grotesque et inhabituel qui a souvent été comparé dans son esthétique avec la Sécession viennoise, surtout avec Egon Schiele, ainsi qu'avec Matisse, dont il étudia la peinture avec une grande ardeur.
Alain Sayag décrit son processus de travail comme suit :"But Samaras is not satisfied with benefiting from the increvable sophisitcation of the process: in taking a picture, he turns it into an element of his art, making the camera 'an instrument of creation that makes possible the achievement of another perception of Space and Time."
Par les Auto-Polaroïds, son art devient monologue, l'artiste dans le cocon de sa propre réflexion qui - pour entrer en communication avec le monde - recherche d'abord la discussion avec lui-même. Samaras disait à ce sujet : "I talk about others, when I talk about myself". On doit considérer avec précaution ce phénomène souvent traité de solipsisme apposé comme le sceau de cet artiste introverti à l'extrême. Car bien que l'artiste soit lui-même l'objet de sa représentation et de sa réflexion, ses travaux n'ont qu'un caractère narcissique peu prononcé, vu que, outre son corps comme matériau, ils ne dévoilent rien de plus précis sur sa personnalité. En rapport avec la citation ci-dessus, reste à savoir si Samaras ne se considère pas avant tout comme un point de mire ou comme un filtre qui veut tout rendre compréhensible à travers lui, avant qu'il ne puisse donner librement sa vue du monde. Ses Polaroïds célèbrent l'érotisation dans le monde de l'art.
Dans sa peinture à l'acrylique de 1973, Lucas Samaras s'intéresse aux cercles de couleurs, aux teintes pointillistes-épaisses et crée un certain nombre de natures mortes. Son penchant pour la décoration s'extériorise par l'emploi de restes d'étoffes colorés dans "Reconstructions" en 1977/78.
La chaise comme un des objets les plus simples et les plus importants pour l'artiste, que ce soit comme estrade pour des petites sculptures en bronze, comme objets colorés ou comme accessoires, intervient dans toute son œuvre. Considérée comme le symbole de Bouddha aux premières ères du Bouddhisme, la chaise vide représente toujours aussi l'être absent, puisqu'elle ne trouve son sens en tant qu'objet utile qu'en relation avec lui.
En 1978-80 apparaissent les "Sittings" de Lucas Samaras, des prises couleurs d'actes d'hommes assis sur une chaise sur un arrière-plan imprimé, avec un éclairage étrangement mystérieux. Bien que l'attention soit maintenant dirigée vers les autres personnes, l'artiste subsiste en tant que altera pars, comme pôle opposé, assis à côté d'une scène, toujours présent.
Au milieu des années 70, Samaras continue à travailler intensément au support photo. Il en résulte des transformations de photos couleurs, des distanciations puissantes des parties de corps qui présentent des éléments ressemblant quasi à des scènes de films d'horreur. On constate des similitudes avec ses têtes en encre de Chine sur papier qui apparaissent avec des grimaces déformées comme des créatures fantastiques ou des personnes se reflétant dans un miroir déformant.
En 1983 apparaissent les "Life-Sizes" et les "Panoramas" grand format de Samaras. Ces travaux sont des Polaroïds découpés et montés les uns à côté des autres, qui représentent le plus souvent le sujet d'actes d'hommes couchés en grandeur nature. Des fils de laine, des chaînes ou des représentations de dessins ou de peintures constituent la finition décorative.
De nombreux autoportraits voient le jour dans les années 80, avant tout comme pastels colorés aux accents expressionnistes (1982). Les petites sculptures en bronze de figures ailées ou de couples entrelacés font preuve d'un travail expressif similaire.
Les autoportraits tiennent fort à cœur de Samaras qui a grandi avec les icônes, parce qu'ils interpellent directement l'observateur, comme ses modèles byzantins.
Dans ses travaux plus récents de 1994, Samaras crée des sculptures géométriques en bois et illustre dans ses "Pragmata" l'alphabet grec par le truchement de petites bronzes.
L'artiste vit et travaille à New York. (Lilian Haberer)

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