Le Regard. Colloque Gabes Tunisie publié dans "L'art et ses traductions" 2009

Publié le par Olivier Lussac IDEAT

« L’art pense le réel dans sa part de mystère et d’énigme qu’aucun savoir ne peut déceler et qui, par là, serait en effet le plus intime de la réalité, inconnaissable. » Marc le Bot

Si effectivement la réalité est inconnaissable. Alors, sans image, le monde est muet…

Mais « S’il faut être pour ou contre l’image, s’il faut vivre avec elle ou renoncer à vivre à cause d’elle, comment pourrait-on simplement la connaître? L’invasion technologique, qui déplace le regard vers les nouvelles images et leur pure virtualité, renforce une déflation idéologique d’inspiration traditionnelle: qu’elle soit conçue comme inventive ou perpétuée comme trompeuse, l’image se juge avant de s’analyser. »  Sommes-nous aux prises avec une grave affaire d’appréciation ? L’image serait-elle difficile à cerner car voir, c’est aussi reconnaître. Dans toute image, c’est-à-dire dans toute chose vue, nous reconnaissons un ensemble qui est sollicité par cette chose elle-même: le concret appelle l’abstrait, l’objectif éveille le subjectif. Plus que jamais toute perception est jugement. C’est bien ce que supposent Marc Le Bot et Marie-Claire Ropars. Sommes-nous juges de ce que nous voyons ou sommes-nous placés face à une réalité inconnaissable ? C’est bien le statut de l’image qu’il faut essayer de comprendre.
L’image est-elle sage (comme une image !), est-elle toujours en manque, comme la télévision ou internet, qui a une insatiable boulimie d’images planétaires, ou bien, sommes-nous dans un monde de l’image folle, comme les surréalistes la pensaient ou, encore, pensons-nous à ces images d’un nouvel âge technologique: celui de la synthèse virtuelle ? Si l’image est tout à la fois, cela fait beaucoup pour convenir d’une simple définition. Où en sommes-nous donc actuellement avec l’image ?

De nouveaux processus automatiques (génération numérique) se substituent à la lumière et court-circuitent la vitesse d’enregistrement: c’est la vitesse de calcul. La lumière n’est plus nécessaire pour générer des images. Il est possible de créer des images à partir, non pas de photons émis par les objets, mais à partir d’opérations numériques.
La nouvelle catégorie des images virtuelles - les images de synthèse - occupe ainsi une place de plus en plus importante dans notre culture visuelle. Ces images ont ceci de particulier qu’elles ne sont pas l’enregistrement optique d’une réalité saisie par l’objectif d’une chambre noire -comme les images de photographie, de cinéma et même de télévision (vidéo)-, mais le résultat d’un calcul exécuté par un ordinateur.
L’image de synthèse n’est pas l’enregistrement d’une réalité préexistante, c’est plutôt une matrice de nombres calculés indépendamment de cette réalité préexistante. Cette opération de numérisation est aveugle et travaille dans l’obscurité la plus profonde. La figuration ne fonctionne donc plus sur le régime de la Représentation mais sur un autre régime figuratif, très différent, celui de la Simulation. La Simulation ne donne plus à voir une réalité préexistante, qui a lieu dans le passé, mais une réalité virtuelle, en puissance, hybride, dont le support n’est plus matière ni énergie, mais calculs, symboles et langage. Ce n’est pas un espace optique, mais un espace virtuel, un espace où la vitesse de calcul s’est substituée à la vitesse de la lumière. La Simulation crée alors une représentation autonome du monde réel (ou imaginaire) et en temps réel.

Actuellement, la simulation introduit ainsi un nouvel ordre visuel, celui de la réalité virtuelle. Une réalité virtuelle est une image numérique, en deux ou en trois dimensions avec laquelle le spectateur peut alors interagir en temps réel. Une référence à Marcel Duchamp n’est pas fortuite. Selon lui, « c’est le regardeur qui fait le tableau », car rien n’est prédéterminée dans cette image. Tout est à construire. Le regardeur choisit son propre itinéraire visuel en toute liberté. Il semble donc que l’hégémonie des arts traditionnels, ainsi que la télévision, soit fortement menacée. Car les techniques modernes de communication (notamment la télévision numérique) n’autorisent pas le feed-back et ne tiennent pas compte de cette mutation de l’image. C’est donc l’ensemble des moyens de communication qui est appelé à se modifier sur un modèle interactif de présence à distance et de modification génétique du champ imaginal. Toutes les situations mettent le regardeur dans une relation nouvelle avec l’image et lui font vivre une expérience sans précédent de l’espace et du temps. Tel que le suggère Edmont Couchot : « Le regardeur ne se contente plus de regarder l’image à distance, il interagit avec elle, il la commande du geste, du regard ou de la voix; il ne s’arrête plus à sa surface, il s’y plonge totalement. Telle Alice après la traversée du miroir, il y a rencontre des êtres virtuels d’origine réelle ou imaginaire, qu’il peut voir, entendre, toucher. L’espace virtuel qui s’ouvre à lui est sans commune mesure avec l’espace de représentation traditionnel d’une photographie, d’un film ou d’un écran de télévision. L’image de synthèse est une image à la puissance image. »  L’image ne renvoie plus à des événements, à des instants accomplis ou actualisés, mais à des éventualités, à un devenir possible, dépendant du devenir même de l’image, des programmes qui l’engendrent et de l’attitude du regardeur (qui n’est plus dans une attitude de contemplateur, mais d’acteur de sa propre imagerie). C’est ainsi qu’on ne voit plus, on visualise ; on n’agit plus, on interagit avec le monde virtuel. Les représentations virtuelles pourront un jour virtualiser le monde et nous rendre aussi virtuels. Comme l’écrit Michel Deguy : « …il y a chance pour que cette hypermobilité, fractalisation, immatérialisation, infinitisation en toute direction pourrait bien coïncider avec une disparition, donc une espèce de suicide par virtualisation, à moins que ce ne soit avec une guerre totale des millions de potentialisations en concurrence » .
Il faut donc se méfier de cette puissance image qui serait le règne d’une hyperimage ou d’une pseudo-image. Il faut toujours se méfier des images, puisque toute image contient son trou noir, ses turbulences internes dans lesquels l’œil risque de sombrer. Car le visible est toujours la dimension inconnaissable d’une image, c’est-à-dire un voir qu’on ne voit pas, un abîme de la vision. Ainsi, le visible est à l’image ce que le silence est à la parole. Ou alors, faut-il « apprendre à regarder sans fascination, dans leur ordre modeste, les images incapables de révéler le réel à notre place: ce ne sont que des pellicules du réel qui roulent et qui tombent, des sensations par procuration » (Marc Fumaroli, Le débat, n° 74). Il n’y a pas d’urgence, mais il faudra un jour s’en occuper. L’image n’est pas le ressort des manipulateurs, mais des artistes. Toutefois, l’art n’est pas prolifique dans le sens où il ne montre pas n’importe quelle image et ce n’est pas le nombre de ses apparitions qui fait la qualité d’un art. Au contraire, l’art prétend encore briser les images. Ce que l’art montre du monde, ce sont des images parcimonieuses, des fragments, des brisures ou des fêlures qui sont prélevés dans le monde et qui deviennent un monde. En soi, l’image échappe alors à l’imagerie, puisque l’imagerie n’est pas, par définition, artistique. Dans ce cas, nous ne pouvons pas à proprement parler d’images, mais d’idôles ou d’icônes (des copies pour ainsi dire), une simple source d’imagerie. Ainsi, « L’hypertrophie de l’imaginaire technique, loin d’être un progrès de l’humanité, ne serait-il pas  l’instrument d’une véritable atrophie de notre naturel fantastique ? » (Marc Fumaroli, id.). Peut-être ! Mais cette réflexion peut mettre en péril notre faculté imageante.
C’est ici que nous devons faire une distinction entre l’imagerie qui se montre sans cesse et l’image qui se dissimule, fait semblant, diffère, suggère autrement. L’image est et n’est pas en en même temps. Peut-être, devons-nous voir ce qu’on ne voit pas ? Est-ce cette dimension qui exalte la vision ? Regarder et voir seraient donc deux façons de se rapporter à l’objet. Il s’agit de deux attitudes complémentaires : le regarder et le voir se combattent et travaillent l’un pour l’autre. Et toute tentative de théorisation tombe dans le piège d’une réduction et toute analyse produit une abstraction qui échappe au concret et au singulier. Regarder et voir diffère. Regarder évoque la beauté. Regarder est de l’ordre de la fascination. Voir consacre le péril et met en péril le regard. « Regarder c’est regarder la beauté. Et voir c’est voir le péril », pensait Calderòn. En effet, voir c’est aussi manquer quelque chose, c’est faire le sacrifice du regard. Étrange paradoxe de l’image : il faut peut-être penser à une certaine cécité de l’image pour comprendre ce qu’elle donne à la vision. Regarder et voir définissent alors une double possession. Ici aussi, nous sommes fascinés, mais cette fascination reste un pouvoir de l’ombre. Elle est la part irreprésentable de la vision. Il y a donc une  représentation visuelle (de premier degré : je vois) manifeste et une représentation de second degré (je regarde), qui est davantage manifestation, apparition entre les dimensions du diégétique et de l’iconique, du visuel et du narratif. L’image est précisément l’union et le conflit de deux représentations. La représentation visuelle du premier degré n’efface rien. Mais elle semble être le socle d’une seconde représentation, plus abstraite, plus essentielle. L’image se juge bien avant de s’analyser.
On ne saurait alors accuser l’image (et la pensée) de tous les sévices infligés par ce que nous pouvons nommer les dictateurs de la vision (et de la raison). C’est bien le reproche de Marie-José Mondzain dans L’image naturelle . L’image ne saurait être contrainte à une quelconque autorité ou à un quelconque pouvoir (et certainement pas à celui de la télévision ou de l’hypermédiatisation). Pourquoi alors ceux qui gouvernent le monde du visible auraient-ils peur de l’image ? Est-ce réellement une dictature de l’apparence ? En régentant le visible, nous ne pouvons que réduire la libre expression de la faculté imageante. En multipliant l’accès à l’image, on ne fait que la diminuer, ou la tuer (par la privation), puisqu’elle perd sa spécificité. L’image est rare et ne saurait accepter de se plier au visible, c’est-à-dire à l’apparence. Ainsi, tel que le pense M. J. Mondzain : « Les proliférations du visible ne garantissent nullement que toutes les icônes soient des images. Il ne suffit pas que les spectacles se multiplient pour que l’image manifeste sa présence. »  L’imagerie, condamnation de l’image par l’imagerie (« ensemble multiforme des manifestations douées de figurabilité dans la réalité externe ou dans le sens interne » ), ne saurait être confondue avec cette liberté. « Tout ce qui est porté à nos yeux, n’est pas, inévitablement, une image. […] Ce qu’on donne à voir nous prive souvent d’image, […] peut n’avoir d’autre but que de nous en priver » .  L’imagerie se substitue pourtant et souvent à l’œuvre, tout en la montrant. C’est finalement le cas particulier des imageries artistiques.


1. « L’autre main » dans Nouvelle revue de psychanalyse, n° 40, Automne 1989, p. 87.
2. L’idée d’image, Paris, Presse Universitaire de Vincennes, Coll. « esthétique hors cadre », 1995, p. 8.

3. Edmond Couchot cité dans La Pensée de l’image, Paris, PUV, 1992, p. 244.
4. La Pensée de l’image, op. cit., id., p. 254.

Olivier Lussac @ 2009

Publié dans Textes-Arts

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