Textes/Arts

Vendredi 8 juillet 2011 5 08 /07 /Juil /2011 10:51

tout ce que l’homme expose… ne m’appartient pas.

pour Ernest Breleur et Bruno Pédurand

 

« Tout ce que l’homme expose ou exprime est une note en marge d’un texte totalement effacé. Nous pouvons plus ou moins, d’après le sens de la note, déduire ce qui devait être le sens du texte ; mais il reste toujours un doute, et les sens possibles sont multiples. »

 

(Bernardo Soares (hétéronyme de Fernando Pessoa), Le Livre de l’intranquillité, chapitre « autobiographie sans événements », Paris, Christian Bourgois Editeur, 1999, (texte intégral traduit du portugais par Françoise Laye), fragment 23, p. 55)

 

« L’espace d’un cillement » 

 

(Titre d’un ouvrage de Jacques Stephen Alexis, Paris, Gallimard, 1959)

 

1 par où commencer…

nulle condition ne peut épuiser ce qui, depuis l’origine, nous taraude, et l’esprit et le corps. nulle capacité ne peut se construire sans la mémoire, lorsque nous cheminons, pourtant bien droit debout. ou bien avant de courber l’échine jusqu’à épuisement. ou encore coucher mourrant. ou enfin pourrir. tout, tout et possible, tout est… « et les possibles sont [] multiples ». ce texte commence sans vérité de sens [quel sens dois-je à la vérité ?], lorsque le texte est « totalement effacé » ou sur le point de l’être, il demeure des signes [toutes déductions font-elles signe ?], toujours à la limite des interprétations multiples, trop souvent inéluctables, uniformes, unilatérales, unijambistes, universelles… de ce que Susan Sontag a nommé contre l’interprétation. j’ai encore un doute sur ce quoi je dois m’appuyer et m’éclairer… de nombreux doutes, des obsessions, des compulsions. je ne sais en moi-même si je peux effacer et le texte qu’aujourd’hui j’écris [ni hommage ni récit ni fiction ni juxtaposition ni transgression ni trahison ni tentation ni compassion] et le doute qui s’inscrit cavé, incrusté, nervé dans les œuvres que je vais analyser. je mouille mon esprit et mon impatience, je drape mon corps. je découvre une certaine forme d’expérience, dont je ne connais pas l’acte final. je ne peux l’induire qu’à travers l’Autre, l’autre-même-moi pour qui la conscience identique fait son Être-Divers. 

 

« L’expérience de la mort concerne l’autre, elle est pour chacun déterminante dans ces comportements ; nous avons à imaginer constamment l’instant de notre propre expérience, ce moment où le sol se dérobe sous nos pieds. Chacun, même dans l’hypothèse de la certitude d’une vie au-delà du monde tangible, redoute de ne plus voir, de ne plus marcher, de ne plus aimer, de ne plus jouir, de ne plus sentir TOUT ; notre comportement est en définitive déterminé par la plus grande des certitudes : la mort. » 

 

(Ernest Breleur, mini rétrospective autour de la série blanche « La Beauté blanche », 2006, p. 4)

 

inéluctable, tout ce qui respire est à l’œuvre. c’est par ailleurs dans les créations, quelles qu’elles soient, que je me repère ou que je me repose. il faut de la germination, de cette force de patience du jardinier, du conteur, de l’écrivain, du poète, du musicien, du sculpteur, du peintre ou du boulanger. il faut pétrir la pâte longtemps et longtemps pour la lever. le pain n’en est que meilleur. il faut l’observer se gonfler, prendre forme la cuvette, s’enfler à la crémation. et puis, il faut le déguster de concert. et cela va de soi, partager le pain avec les cumpagnons. il n’est pas non plus inutile de laisser transpirer les tremblements de l’écrire du pain. se l’approprier.

 

mais quelle migration absurde ! il faut revenir à l’essentiel, « la plus grande des certitudes, la mort ». je suis profondément troublé par cette phrase, plutôt habitué à ce que le poète raconte :

 

« En fait, la meilleure façon de voyager c’est sentir.

Sentir tout de toutes manières.

Sentir tout excessivement,

Parce que toutes les choses sont, en vérité, excessives

Et que toute la réalité est un excès, une violence,

Une hallucination extraordinairement nette

Que nous vivons tous en commun dans la fureur des âmes… » 

 

(Fernando Pessoa, Poèmes d’Alvaro de Campos, Paris, Éditions Christian Bourgois, 2001, p. 146)

 

c’est ainsi, et parce que « je ne suis personne », que je pourrai désormais parler de mes deux amis, et parce que le voyage que j’effectue de suite est celui de leurs œuvres et, chemin faisant, je me laisse guider par leur esprit. « Je suis parvenu subitement, aujourd’hui, à une impression absurde et juste. Je me suis rendu compte, en un éclair, que je ne suis personne, absolument personne. [...] Je pense, je pense sans cesse ; mais ma pensée ne contient pas de raisonnements, mon émotion ne contient pas d’émotion. (...] et dans toutes ces eaux, qui sont un tournoiement bien plus que de l’eau, nagent toutes les images de ce que j’ai vu et entendu dans le monde – défilent des maisons, des visages, des livres, des caisses, des lambeaux de musique et des syllabes éparses, dans un tourbillon sans fin. » (Fernando Pessoa, Je ne suis personne. Une anthologie, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1994, p. 31) Par Ernest Breleur et par Bruno Pédurand, tous deux inscrits dans les brûlures de la mémoire parcourent les ravines et le pays-morne, les plages désertées et l’en-ville, pour enkyster de leurs représentations un inachèvement des êtres-en-route vers leur propre destinée : comme Sylvia Plath avec Edge (dernier poème de Sylvia Plath, 5 février 1963, avant de se suicider au gaz) :

 

« …The moon has nothing to be sad about

Staring from her hood of bone

She is used to this sort of thing.

Her blacks crackle and drag »

 

… : dernier souffle de la grande prêtresse du poétique, avant de se donner la mort : BORD. « La lune n’a pas à s’en désoler,/fixant le tout de sa cagoule d’os./Elle a tant l’habitude de cela./Sa noirceur crépite et se traîne. » je traîne mes semelles comme elle comme eux comme mon corps endolori.

 

2 là où est question de blanche, mieux… du chien noir…

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Ernest Breleur, Sans titre, technique mixte sur toile, 140 x 176 cm, 1992

Les biffures de l’étant, sans pareil, chutent et laissent comme une jetée de poudre en son sillage, l’apparaître de son « entre » s’effondrant. Mais tout autant s’effonde en une nouvelle entité. Le corps prend une épaisseur, une lourdeur très marquée. La peinture annonce une rupture : elle implique l’implosion d’un équilibre. Les deux masses se détachent de la Blanche, sont recouvertes de veinures, sont démarquées de grisâtre.

« Je tombe sans fin du fond de la trappe située tout là-haut, à travers l’espace infini, dans une chute qui ne suit aucune direction, infinie, multiple et vide. Mon âme est un maelström noir, vaste vertige tournoyant autour du vide, mouvement d’un océan infini, autour d’un trou dans du rien. » 

(F. Pessoa, Je ne suis personne. Une anthologie, op. cit., ibid.,p. 31)

Pédurand In vitro-chien noir

Bruno Pédurand, In Vitro (Le Chien noir), décalcomanie, huile sur papier, 160 x 110 cm, 2008. rétable, rétablir une verticalité et un régime de trois horizontales, trois ordres du terrestre jusqu’au « divin ». les hommes regardent ce chien noir, placé sous l’estrade, suspendu dans le vide… et puis, in vitro n’est pas sans conséquence. dans le verre, ou plutôt le ver : forme primitive d’organisation, corps mou, flexible malléable, parfois parasite. in vivo, le chien noir grogne.

 

 

il est bien curieux de réunir ces deux œuvres. qu’ont-elles en commun ? une forme de relation, non pas une mise-en-relation, pas encore, mais une mise-sous-relation qu’il faudra dissoudre :

 

« Au risque de schématiser, on serait tenté de distinguer entre deux conceptions, deux attitudes. Dans l’une, héritée des siècles précédents, les arts accompagnent la société où ils apparaissent. Ils en exaltent les principes et les forces. Ils en inventent et diffusent les symboles. Dans l’autre, qui s’amplifie à mesure que s’affaiblissent les structures religieuses et politiques anciennes –l’Ancien Régime en France –, les artistes dénoncent les principes quand ils tyrannisent, et les forces quand elles martyrisent. Ils parodient ou détournent les symboles. Ils détruisent les emblèmes. » (Philippe Dagen, « L’Art à quoi ça sert », Le Monde. Dossiers & documents, n° 410 juillet-août 2011, p. 1)

 

cependant, il reste à savoir si la mise-sous-relation ancienne n’a pas été remplacée par une autre tout aussi, sinon plus, insidieuse. à l’ancienne barbarie des territoires se surimpose un nouvelle, celle du non-lieu globalisé.

 

il reste à composer, dans les œuvres ci-dessus désignées, trois points de jonction invisibles. mais cela reste de la composition picturale qu’il faut lâcher tôt ou tard. tu marques ainsi, Ernest, une cassure, un point de non-retour comme avancée. ta peinture ne sera désormais plus la même. il va falloir que tu opères un nouveau processus. de la « créolité » à la « créolisation », comme le souligne Patrick Chamoiseau, cela implique un devenir de la peinture, une « créalisation ». toutefois, pour parvenir à tes fins, la séparation envers la matière opaque de la peinture est nécessaire, la tabula rasa est nécessaire : il ne s’agit plus de travailler par recouvrement, mais par une opération d’allègement du support. la radiographie du corps humain comme support. la technique mixte s’estompe en 1992. dès lors, les œuvres deviennent flottantes et représentent une étape peu commune : au lieu d’imprégner les toiles, il s’agit de découvrir l’envers d’un décor, le corps flottant vu de l’intérieur, de voir les incidents de la matière vivante de l’homme, ou tu en conviens toi-même : « image résiduelle, comme ce qui reste de nous après la mort » (Catalogue Galeries Les Filles du calvaire, Paris, commissaire : Simon Njami, avec le soutien de la Fondation Clément, exposition du 7 mai au 19 juin 2010). diaphane.

 

Bruno, quant à toi, il n’est guère de doute que ta peinture, bien plus figurative, reflète également un état d’être soucieux des autres signes de la matière. tu procèdes aussi par recouvrement de l’image-icône. mais à l’inverse de Sans titre d’Ernest, la masse sombre est située dans la hauteur, marquée par cette croix résiduelle, en filigrane. le chien noir est placé dans une masse blanche, en bas, sous un podium. est-ce dire qu’il est en dessous de toutes choses ? pourquoi vois-je toujours et continuellement cet animal ? et non point la croix, pourtant centre entre autres choses… porté par l’image d’un enfant… entourée de « présences » humaines, d’amas de couleurs, de sombres figures dégoulinantes vers le bas…

 

il est dans les deux œuvres un découpage curieux, trois niveaux horizontaux qui découpent l’espace en trois entités. bas/milieu/haut. interpolation du vide. le chien est celui de la finitude humaine, celui de…, peut-être, hélas, encore, de L’Enterrement à Ornans, il reste impassible devant la tombe.

 

3 héros-limite

Ernest plus tard : il n’est pas si étonnant, ni évident que la radiographie, cette projection – devenu support – de l’ossature humaine, devienne si essentielle, non seulement parce qu’elle ouvre une préoccupation majeure, qu’est-ce qu’en vérité un corps ?, dans son inframinceur, mais parce qu’elle marque également une date essentielle de l’histoire d’un support peu usité dans les arts. la découverte de la radiographie date de 1895, comme celle du cinéma, poursuivant celle de la photographie, une autre entité positive/négative… cette conjonction n’est sans doute pas fortuite. elle prépare à un autre regard et à autre imaginaire. le diaphane, la fragmentation, la parcellisation, l’incarnation tronquée remplacent le sujet massifié d’un corps informe, du corps larvé de la peinture « sans titre », comme toutes celles de la période « blanche ».

 

Bruno aujourd’hui : il n’est pas si étonnant que la projection « ritualisée » d’un chien, passant d’un trait au travers d’une composition, amplifie une formalisation de la tabula rasa qui, selon Bruno, amène à la constitution des sociétés antillaises, et ancienne et moderne (chien, coupe, crâne, croix, couronne, tant d’indices à répertorier). tout est à construire. et dans l’icône des territoires (ou plutôt) des lieux insulaires et dans les icônes des terres qui sont soumises à toutes les formes de domination, y compris la mienne — pour ainsi dire toutes :  les luttes de classe pense Bruno, mais pour les artistes, ces étranges héros-limite, le poète Dylan Thomas dit « and death shall have no dominion », lesquels « empire », « emprise », « domination », à chacun de chercher sa propre traduction, trouvent écho à : comment écrire en pays dominé de Chamoiseau ?


Allongé sur le vide

bien à plat sur la mort

idées tendues

la mort étendue sur la tête

la vie tenue de deux mains

Élever ensemble les idées

sans atteindre la verticale

et amener en même temps la vie

devant le vide bien tendu

Marquer un certain temps d’arrêt

devant le vide bien tendu…

 

(Gherasim Luca, « Quart d’heure de culture métaphysique », Le Chant de la carpe, Paris, José Corti, 1986 (première édition: Le Soleil Noir, 1973)

 

le héros-limite : c’est la masse sombre, c’est le chien noir. fatuité. dans le même ordre d’idées se pense la transhumance de Bruno (décalcomanie et huile sur toile, 160 x 110 cm, 2009), où deux chiens apparaissent l’un en dessous de l’autre, inversés et surmontés d’une croix. vacuité. crâne. imagerie spéculaire. vanité. « Il y a, dit Bergson, une différence entre l’orgueil et la vanité. L’orgueil est le désir d’être au-dessus des autres, c’est l’amour solitaire de soi-même. La vanité au contraire, c’est le désir d’être approuvé par les autres. Au fond de la vanité, il y a de l’humilité… ». amnésia. « archéologie mentale ».

 

le héros-limite de Gherasim Luca (Paris, José Corti, 1995 (première édition: Le Soleil Noir, 1953) : ce n’est pas la vision d’un héroïsme de la puissance ou du pouvoir, mais de celui de l’impuissance et de la défaillance, à la limite de l’épuisement. il est au bout de la route et prépare sa reconversion ou sa retraite. pour Ernest, le tournant s’opère exactement à la lisière de cette démarche, lorsqu’il découvre un stock de radiographies dans l’hôpital désaffecté, près de l’école d’art. ce matériau-imagerie médicale (déjà hautement inquiétant, comme toutes les technologies avancées !) devient alors l’imaginaire construit d’un homme à la frontière d’une indifférence de l’espèce, découvrir l’homme anonyme, recomposé, juste avant de faire le saut dans le grand vide. alors il assemble, découpe, travaille, agrafe, reconstruit, suture ce qui peut l’être encore… pour l’instant… Ernest est un autre héros-limite, non pas exactement celui de Gherasim Luca, il ne promet pas la mort :


Héros-Limite

Gherasim Luca (1953)

« La mort, la mort folle, la morphologie de la méta, de la métamort, de la métamorphose ou la vie, la vie vit, la vie-vice, la vivi-section de la vie » étonne, étonne et et est un nom, un nombre de chaises, un nombre de 16 aubes et jets, de 16 objets contre, contre la, contre la mort ou, pour mieux dire, pour la mort de la mort ou pour contre, contre, contrôlez-là, oui c’est mon avis, contre la, out contre la vie sept, c’est à, c’est à dire pour,

pour une vie dans vidant, vidant, dans le vide dans vidant, dans le vidant vide et vidé, la vie dans, dans, pour une vie dans la vie. »

 

avec Luca, le poème quitte l’écrit et se prépare à migrer dans l’oralité, comme dans son Théâtre de bouche (1984). dans un monde où toutes choses se désagrègent, le poète travaille les structures verbales. c’est un découpage des mots, une poésie qui avance sur le vide pour un homme qui se révolte et ne domine plus ses passions. Mais, fort heurement, je pense à Saint Augustin : « Celui qui se perd dans sa passion est moins perdu que celui qui perd sa passion ». à la fin de son monde, il se jette dans la Seine le 9 février 1994. c’est justement le titre d’un de ses recueils, La Fin du monde.

 

inversement, Ernest, toi, tu ne néantises pas l’homme, mais tu le magnifies dans sa puissance de créer. toutefois, en lui ouvrant un lieu et une trajectoire différents de la peinture Blanche, tu imprimes l’idée qu’« il n’y a plus de héros parce qu’il n’y a plus d’individualisme, parce que l’individualité se perd, parce que l’homme est seul, que tout homme est pareillement seul, privé de sa solitude individuelle et forme une masse solitaire, anonyme et sans héros. (Roland Auzet, spectacle de cirque musical Schlag !, 2003) » Césaire disait bien que l’universalisme était la somme de toutes les individualités. mais comment aujourd’hui puis-je imaginer cet individu ? un anonyme certes héros dans le Divers-monde ?

 

inversement. Bruno conçoit un autre lieu de la création et s’en retourne presqu’aux racines d’un mal très ancien, inscrit dans le seul livre qui ne puisse être lu, ancien comme le continent où il s’enracine. Il ouvre L’Origine au monde. tu as raison, Bruno, de dénoncer la « standardisation des imaginaires » (Simon Njami), mais comment donc s’opposer aux dogmes puissants de la pensée normalisée ? dans l’écart peut-être.

 

(suite à venir, sur les installations)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Arts
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:47

Perversions sexuelles : dénommées aussi paraphilies, déviations, anomalies – ce sont les actes contestés par une autorité. L’ordre public nous impose systématiquement des règles comportementales, et nous dicte la manière de nous conduire. Si l’on se réfère aux tatouages, nous pouvons trouver sous cette définition de la perversion toute une palette d’attitudes déviantes ou inacceptables aux yeux de la société judéo-chrétienne occidentale. 

Par ordre alphabétique, ces comportements seraient comme suit : (Pervers 01)
1 – Algophilie : l’amour de la douleur – plaisir procuré par la douleur sans intégrer nécessairement des pratiques sado-masochistes. L’algophilie joue avec la douleur – stimulant ainsi la ségrégation de substances analgésiques (endorphines que le corps se met à isoler au terme de 20 minutes d’une douleur persistante) ; ce phénomène provoque une sensation d’euphorie pouvant conduire à l’état de transe. On trouve cela dans le plaisir ressenti et transmis par les tatoueurs lors de leur description de la manière dont ils vont réaliser un tatouage, ainsi que dans le sentiment qu’a le client une fois cette opération achevée. 

2 - Doraphilie ou hyphéphilie : attirance pour les fourrures – quelles qu’elles soient – y compris la peau humaine – ce qui amène des tatoueurs à se servir de la peau comme d’une toile où reproduire leurs créations.
3 - Exacerbation sensorielle : différentes méthodes visant à augmenter les sensations et la sensibilité corporelle. Techniquement parlant, cela peut aller du simple massage à base d’huiles jusqu’à de véritables tortures. Concernant les tatouages dans le cadre desquels on a recours à aucune anesthésie, quels que soient les moyens utilisés, la douleur existe ; elle varie selon l’individu dont le degré de tolérance fluctue également en fonction de son angoisse. La perversion est non seulement la douleur ressentie lors du tatouage, mais aussi dans le plaisir du triomphe sur la douleur… chaque fois que l’on visualise le dessin réalisé. 

4 - Stigmatiphilie : le goût pour un sujet sexuel portant un tatouage. 

5 - Tatouage : en taxant de pervers divers comportements, ce terme présuppose la référence à un système standard, une intention louable, teinté(e) néanmoins de quantité de préjugés moraux qui n’offrent pas plus d’une seule vision potentielle de "la réalité". Ces "perversions" sont considérées comme étant contraires à la nature humaine définie par une partie du monde occidental judéo-chrétien, lequel se caractérise par des politiques de nature hégémonique fortement imprégnées d’une perspective religieuse et de l’idée de tabou et de péché.
En partant d’un autre point de vue : refusons l’existence d’une nature humaine commune à tous les individus et qui rejette l’individualité – à l’occasion de quoi chaque personne est un exemple unique et non une copie du reste. C’est précisément cet aspect unique qui confère de l’importance au membre de la société dans lequel ce dernier évolue. Ceci pourrait nous amener à nous interroger sur les différentes institutions composant la société et qui sont soumises à des modèles – ceux-ci étant transmis par des discours religieux et politiques pour lesquels toute transgression est synonyme de perversion. En termes hégémoniques, tout ce qui échappe à ses mots d’ordre est considéré comme une déviation pathologique de la nature et du statu quo qu’elle instaure. Cela devient en conséquence un objet de répression et de discrédit assujetti à la périphérie de ce qui est acceptable du point de vue culturel. (Pervers 02)

Pierre Marie différencie trois entités distinctes liées à la perversion :

A - Celle qui prescrit la loi - laquelle peut être une réglementation morale, religieuse ou administrative ou le pouvoir (leader politique, gourou de secte, etc…)

B – Celle qui applique la loi – le sujet pervers.

C – Celle qui se soumet à la loi - - la victime. (Pervers 03)

Cette triade était exploitée par les criminels nazis lorsqu’ils soutenaient qu’ils ne faisaient rien d’autre que leur devoir - transformant ainsi leurs actions en attitude morale. Dans le cas des perversions, la prescription de fantasmes très fréquemment en rapport avec le sexe s’immisce sous forme de mot d’ordre universel qui s’impose à tous les êtres humains ; cela fait office de maxime et en même temps de principe de législation universelle. Il nous est impossible d’oublier que les philosophies totalitaires politiques et religieuses ont organisé – chacune à sa manière – un système global de perversion. La science fit de même puisque son refus de la singularité de l’individu nous offre un monde ordonné et prévisible – en conséquence un monde dénué d’émotions. Cela suggère la perspective du clonage, lequel produira des sujets identiques et dont la lecture du code génétique permettra le développement de techniques de conditionnement et d’attitudes programmées. 

Cette vision apocalyptique oppose l’attitude visant à promouvoir des mutations sociales d’envergure à celle vers laquelle nous tendons par le biais d’une espèce de magie compatissante. (Pervers 04)
En l’occurrence, le sujet tient le rôle d’une poupée vaudou symbolisant la société – suivant la description de Mark Dery qui cite l’anthropologiste Mary Duglas, et la corrèle avec un éditorial de recherches nouvelles qui précise que : "au moment d’attribuer une statement corporelle visible des désirs inconnus et des obsessions latentes qui viennent de l’intérieur, les individus peuvent se modifier – même si cela paraît inexplicable – dans l’environnement extérieur de ce qui est social. Il nous faut mettre en lumière tous les désirs réprimés au fin fond de l’inconscient, au profit d’un érotisme nouveau basé sur la connaissance du fait que le mal et la perversion peuvent émerger pour inspirer des relations sociales et les améliorer radicalement.". (Pervers 05)

Ces idées contrecarrent la position hégémonique qui défend une nature humaine égalisatrice se superposant à l’individu ou à sa corporéité. Elle ouvre la porte non seulement à une libération du sujet individuel mais aussi - en faisant usage des termes "horreur et perversion" tirés de la perspective dominante - elle nous introduit dans une perspective érotique et sexuelle. (Pervers 06)

Dans notre société, ce qui est sexuel est profondément ancré dans l’horreur et la perversion. D’après Richard Danta, la modernité a contribué à ces idées en édifiant le concept du caractère essentiel de l’existence humaine, à partir de traditions antérieures. L’idée s’est manifestée en tant que telle par l’action, mettant en évidence le sujet moderne. Pour étayer cette idée de l’existence humaine, il a fallu la définir à partir du rejet de tout ce qui rappelait le lien entre l’homme et la nature. Le corps biologique et son fonctionnement physiologique, ses urgences, ses sensations et ses exigences furent un casse-tête qui a rappelé à l’Homme sa condition animale. (Pervers 07)
Pour s’écarter d’une telle évidence, le sujet moderne a élaboré une autre forme de nature : une nature spéciale à la race humaine, libérée de l’aspect biologique et en rapport avec la supériorité de l’âme humaine – destinée à un contrôle raisonnable du monde.

Ni fonction biologique, ni forme d’énergie adaptée à la sublimation des intérêts de l’art et de la civilisation : la sexualité est un signe inévitable de la singularité qui caractérise chacun d’entre nous par les pulsions partielles au travers desquelles elle se manifeste. Nous pouvons nous rapprocher de ces pulsions partielles (odeur, goût, toucher, ouïe, vue) en partant du point de vue de perspectives et de sens différents – tous ayant malgré tout en commun la satisfaction dont la limite est le plaisir. (Pervers 08)

Le plaisir est une sensation corporelle directement liée à la satisfaction d’une pulsion partielle, mais nous ne pouvons pas nous satisfaire de choses qui proviennent non seulement du sexe, mais font aussi figure de justification narcissique à partir de laquelle nous ne faisons que sauver notre orgueil personnel. C’est le cas de la passion pour le pouvoir ou du libido dominandi. La première se réfère à une expérience réelle, l’autre à une situation imaginaire. 

Nous pouvons trouver dans le tatouage les deux sources de plaisir que sont le corporel et l’imaginaire – ce qui rend le tatouage même plus subversif et stigmatisant, donc pervers. La manipulation du corps sur lequel se trouve le tatouage est – à la lumière de la modernité –une manifestation inévitable d’une nature biologique qui défie la dimension immaculée de l’existence humaine, en tant que destin misérable pour l’abstraction rationnelle. Pourtant, le pervers apparaît comme une catégorie sociale que développe la modernité pour asservir ces désavantages. (Pervers 09)

Nous pouvons poser un miroir face à cette attitude. Nous pouvons affirmer qu’une conception de la corporéité et de la sexualité se conformant à de telles prescriptions ferait figure de comportement pervers, puisqu’elle serait par essence une sorte de négation, non seulement du désir et du plaisir, mais aussi de l’essence physique de l’individu. Cela incarnerait l’imposition de la pensée et de la morale sur l’être humain, comme dans un art sexuel où l’un des participants dominerait les autres sans tenir compte des nécessités d’autrui. Partant de ce point de vue, nous pouvons nous rendre compte que la perversion n’est pas là où nous avons coutume de la chercher, mais là où le comportement de l’être humain est fortement réglementé : au son des principes et par le truchement du prosélytisme.
Pour conclure : tout missionnaire d’une doctrine – qu’elle soit religieuse, politique ou philosophique - est un être potentiellement pervers car c’est au nom d’une nature supérieure qu’il ou qu’elle rejette par son ou ses actions la singularité et le désir de ceux auxquelles il ou elle s’adresse.
L’histoire est riche de cette forme de perversion dans laquelle – au nom de la Guerre Sainte de l’Inquisition, du nettoyage ethnique, de l’élimination politique ou religieuse, de la Liberté/Egalité et Fraternité, des apôtres de l’âme, de la nature humaine et de la Rationalité – des individus sont maltraités comme s’ils n’étaient pas des êtres humains.
Cela ne semble pas très différent de ce que nous taxons de "pervers". (Pervers 10)

© David-Elliot Salamanovich

                           
Bibliographie :
- Dery, Mark (1998). Velocidad de escape. Espagne – Editions Siruela.
- Dictionnaire des fantasmes et perversions (2000). Paris - Editions Blanche, 
2ème édition (1ère édition : 1997).
- Duque, Pedro (1997). Tatuajes. El cuerpo decorado. Espagne, Midons Editorial, 
2ème édition (1ère édition : 1996).
- Murillo, Susana (1997). El discurso de Foucault. Buenos Aires, Service de Presse de CBS, Université de Buenos Aires.
- Rancinan, Gérard (1999). Urban Jungle. Paris, Editions de La Martinière.
- Rodríguez Magda, Rosa María (1997). El modelo Frankenstein. De la diferencia a la
cultura post. Madrid, Tecnos.



Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Arts
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:45
“The history of modernism has been intimately linked to the poetics, analysis and transformation of urban space, and consequently, to a radical reflection on the intersecting exigencies of the aesthetics and sociology of the city.” - Allen S. Weiss

    The two compilation CDs by Geoff Dugan proceed from their own requirements, which are, on the one hand, musical experimentation and which become, on the other, “an exploration of the situationist techniques in the post-modern field, the presentation of transient passages through the varied but related ambiences of a specific site...”  Briefly, musical experimentation utilizing dérive as a way of acting on urban space and therein revealing momentary ambiances.  To initiate such an exploration, Geoff Dugan invited artists to contribute to the project: taking into account the ambiences of a specific site, through the possibilities of musique concréte, electronic, electro-acoustic, experimental, and acousmatic music.  According to Dugan, it’s all about revealing the accidental architectural resonance that is a record of the “spontaneous combustion of life, of the everyday, everything being context and the context being everything”.  These two CDs call on Chop Shop, Brian Conley, Pat Courtney, Geoff Dugan, John Hudak, If Bwana, Francisco López, Sean Meehan, Gen Ken Montgomery, who respond to the situationist concepts of dérive and psychogeography.
    Let’s define dérive.
    “Dérive: a mode of experimental behavior linked to the conditions of urban society: technique of transient passage through varied ambiances. Also used to designate a specific period of such experience.”  (Situationist International, n°1, 1958)
    To explain and understand the notion of derive and its musical consequences, one must return to 1952, to the movement called the Lettrist International which, while looking for something new in opposition to their organized surroundings, asked for a reassessment of one’s own neighborhood.  This is the beginning of unitary urbanism, which in turn seeks to critique the current urbanism by elaborating “a theory of the combined use of arts and techniques for the integral construction of a milieu in dynamic relation with experiments in behavior.”
    Exactly how can this theory construct this milieu and conduce derive?  To answer this question investigations must be made.  This was the case in 1953 in Paris when the earliest article by Gilles Ivain (Ivan Chtcheglov’s pseudonym) was concerned precisely with this milieu.  In this article, titled Formula for a New Urbanism, the principle role of architecture was to modify the conceptions of time and of space, both the means of knowing and the means of acting:  “The principle action of inhabitants will be that of CONTINUAL DÉRIVE.  The hourly changes in the landscape will be responsible for the complete transformation of that landscape. [...] Later, with the inevitable wear and tear of movements, part of this derive will leave the domain of the living for that of representation”  (Situationist International, n°1, 1958).
    For Gilles Ivain, this means modifying the architectural complex to change it according to the will of its inhabitants.  Beginning with the notion of “the construction of situations,” he seeks to erect a foundation for new constructions that would include the possibility to divert pre-existing aesthetic elements.  This critique of architectural rationality supposes two distinct ideas.  The first is the study of the interaction between behavior and urban space, in order to completely disorient and to create new playful participation, based on dérive, as it is defined above, and on the concept of psychogeography. The second idea requires that structures be mobile and transformable.  Inhabitants will no longer possess a fixed place, but instead will live like nomads (an idea that found its culmination in Constant’s plans in 1959, in Deleuze+Guattari’s Thousand Plateaus (Mille Plateaux) and in the founding of the American “happening”).
    So, both dérive and psychogeography are therefore concepts closely linked to the experience of daily life, the essence of urban space and in which the materiality is perhaps, according to Deleuze and Guattari, “inseparable from passage remotely like changes of state, from the process of deformation or from the transformation operating in a space-time, itself inexact, acting like an event (removal, addition, projection...).” Or else they seem “inseparable from the expressive or intensive qualities, more or less susceptible, produced in the same way as variable affects (resistance, hardness, weight, color...). There is therefore an ambulant coupling of events-affects that constitutes the fluid corporal essence, and which distinguished itself from the sedentary link” (Mille Plateaux, p. 507).  At the same time, change and affection, such is the definition of Psychogeography: “Psychogeography: The study of the specific effects of a geographical environment, consciously organized or not, on the emotions and behavior of individuals.”  “That which manifests the geographical environments’ direct emotional affects.”
    Today like yesterday, nothing or very little has changed in the material of environmental life, and, if things have not transformed, they essentially assure, as in the past, transitory ambiances.  From this point on, they often offer themselves as spectacle, or becoming spectacular, they belong to complacent consensus of the media and of the shapeless mass of leisure.  But, happily, things that we watch or listen to are not reduced to sameness for all.  On the contrary, they produce for each of us different or eventful dérives of, at times, a very rare quality.
    In 1956, Guy Debord thus explained that dérive is an unexpected passage through different scenes.  It’s a transition linked to behavior that is at the same time constructive and playful, radically contrary to the notion of voyage (as perhaps too long or too arranged) or to that of a walk (as arbitrarily short and without any playfulness).  People who practice dérive should, at the moment of this passage, depart from their daily activity in order to interest themselves in the environment.  One part of this behavior comes from chance, but it is less preponderant than one might think.  An individual involved in dérive follows the psychogeographical relief of the city, its networks, its fixed points, its fluctuations... Chance does not cover the whole of dérive, but rather invites a go-as-you-please attitude and, in a bit of a contradiction, an awareness and knowledge of urban psychogeography.  This is important, however, when its use leads to variations and to habit formations.  The analysis of urban substance is therefore made ecological.  The territory of the dérive is always determined in its function with relation to social morphology.
    Choosing a precise place and time, the subject is assured an unexpectedness in dérive and can even wander during the night through half torn down houses, hitch-hike across Paris during a strike (a very likely kind of dérive these days) or meander through gardens closed to the general public. This is the case with Dugan and his friends in deserted McCarren Park Greenpoint, Brooklyn.  The dérive experience requires a vagabond quality from the individual and a labyrinth-like mobility from the architecture, finding its origin in the wandering characteristic of surrealism: automatic writing and play on chance and coincidences.  The Architecture of the Incidental becomes the musical equivalent of this type of writing.  It plays on the manifestation of life as the unconsciousness of the world and of the city as linked to that of man.  In every case, it’s about a conscious waste of useful time, a way of playing the situationist who seeks to break the isolation of the individual and who provokes a situation, in other words “a moment in life, concretely and deliberately constructed by the collective organization of a unitary ambiance and of a game of events.”  Then from the dérive on, the situationists end up at the heart of their revolutionary action: “the creation of a global existence” and détournement, given it’s origin in the letterist theories of Isou, which at that time was used to uproot meaning in poetry, and later came to subvert cultural and aesthetic values.  Potlatch principally wants to be seen as the enemy of Le Corbusier, Constructor of Slums (Constructeur de taudis) and instead advocates for the conservation of train stations, their sonority being augmented by the sounds of other train stations or ports.  What happens here arises exactly as they imagined and it is perfectly recorded.

© Oliver Lussac, « Musique et dérive : Geoff Dugan and co », Musica Falsa n° 13, décembre 2000, p. 84-85. link
Texte traduit en anglais pour le site de Geoffrey Dugan.

CD Psychogeographical Dip GD013
CD The Architecture of the Incidental GD014
(GD Stereo  p. o. box 1546 New York NY 10276 États-Unis) link

Distributions:
- Anomolous Records P. O. Box 22195 Seattle WA
- Printed Matter 535 West 22nd Street New York NY 10011
- RRR Records 23 Central Street Lowell MA 01852
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:44
  • Selon le sculpteur pop George Segal, le néo-dadaïsme, qui fait son apparition dans les années 50, fut une sorte de « ragoût qui avait un dénominateur commun quelconque, c’était une attitude non discriminatoire envers le sujet possible de l’art et un véritable amour de la ville ; les rebuts de la ville, ses déchets, les matériaux de la ville, la cacophonie de la ville, les symboles de la ville. La nouvelle génération, sous une forme ou sous une autre en faisait son matériau.1 » En effet, la grande redécouverte de ces années-là fut le «matériau» urbain sous toutes ses formes et l’artiste était attiré par « les multiples idées et faits quotidiens qu’il glane… dans la rue, au comptoir des magasins, dans les galeries de jeux ou à la maison » (Sydney Janis).
    L’initiateur de cette dynamique fut bien évidemment John Cage, ainsi qu'auparavant le futuriste Luigi Russolo. En effet, ce dernier, dès 1913, s'interrogea sur la matérialité musicale et avança l'hypothèse que la musique s'était immobilisée et se renvoyait sans cesse sa propre image, dans la mesure où le son musical ne se référait qu'à lui-même et n'ayant donc pas de contact avec les sons du « monde ». Il ne cacha jamais sa prétention à ouvrir la musique à tous les possibles de l'environnement naturel ou bruts de l'usine moderne et de la ville. Mais, pour lui, tous les sons restaient inféodés aux exigences de la signification musicale. Ce fut John Cage qui porta l'élan créateur de Russolo à son terme logique, en proposant que tout son puisse être utilisé en musique. Les sons ne nécessitaient pas d'être organisés par un auteur ou par une intention, il suffisait simplement que quelqu'un les écoutât. Cette nouvelle définition de la musique permit d'élargir, aussi loin que possible, le champ de l'audible et l'éventail sonore susceptible de prétendre au titre de matériau sonore brut. Ainsi, les catégories de dissonance ou de bruit perdirent tout sens. Cependant, si Cage acceptait de laisser « tout son être eux-mêmes », paradoxalement, il refusait de « réduire », voire de détruire la grande musique occidentale, par un environnement sonore qui, au cours de ce siècle, devenait de plus en plus social. Les idées du compositeur permirent toutefois, au cours des années cinquante, de voir l'émergence d'une nouvelle génération d'après-guerre. Cage fut ainsi le pont entre l'avant-garde historique et les artistes des années soixante. Et ce fut à la New School que se déclenchèrent des perspectives artistiques inédites. Fluxus avança vers un « après John Cage », en considérant que certains sons, faibles ou muets étaient réprimés dans l'orchestre au bénéfice de la production de l'œuvre musicale. Il fallait donc échapper, pour les étudiants de la New School, à toute organisation systématique de sons musicaux et insister sur la performance et sur la vie quotidienne. Dans ce cas, 0'00" de Cage, suite logique  de 4'33", n'était que la réponse aux activités des « events » et des « happenings » : «0'00"…n'est que la continuation du travail quotidien, quel qu'il soit, de chacun, pourvu qu'il ne soit pas égoïste, mais accomplissement d'une obligation envers autrui, au moyen de microphone de contact, sans la moindre référence au concert, au théâtre ou au public…2»
    John Cage avait donc souhaité intégrer toute forme de sons dans la musique. Il s’agissait pour lui de rompre définitivement avec la dichotomie entre son et bruit. Aussi, réalisera-t-il en 1941 The City Wears a Slouch Hat, pièce pour radio, consistant en un catalogue des bruits de la ville et annonçant sa fameuse Radio Music de 1956. Pour Richard Kostelanetz, « N’importe quel son est acceptable pour le compositeur […]. Il explore le domaine sonore non-musical traditionnellement oublié… »3 Il s’agissait alors de manipuler le public qui s’attendait à entendre un « objet d’élite », pour le contraindre à accepter de simples choses réelles, comme dans Living Room de 1939, dans laquelle tous les instruments de batterie étaient fournis par des objets trouvés dans une salle de séjour (meubles, journaux, livres, cartes, tables…, ainsi que par les éléments architecturaux : portes, sol, mur, fenêtres…). L’artiste changea ainsi : IL PASSA DE L’ARTISTE CREATEUR DE SENS A L’ARTISTE TEMOIN DE PHENOMENES. Et, avec l’introduction du bruit, c’est-à-dire le son de la vie courante, tout son devenait musique et l’activité du musicien devenait polyvalente ou, comme le pensèrent les futuristes italiens, « poly-expressive ». Avec John Cage, on pouvait découvrir des possibilités créatrices dans les événements du quotidien, car il n’existait aucune barrière qui séparait la vie de l’art : la structure musicale n’était plus dans l’œuvre, mais dans l’auditeur qui la construit en lui. Cage détruisait ainsi l’écoute passive et générait au contraire une nouvelle possibilité d’attention par rapport au matériau sonore. Lors du festival de Donaueschingen, en octobre 1954, John Cage et David Tudor jouèrent 12’ 55 677 for 2 pianists, laquelle est encore considérée aujourd'hui comme une pièce de «bruits»: crépitements, tambourinements, explosions. Tudor employa une trompette d’enfant peinte et frappa une lame de métal avec un marteau. Puis, se faufilant sous le piano, il y fit quelques réparations, tandis que Cage jouait tranquillement au piano. Cependant, si Cage renouvelait l’attention envers tous les sons, il resta toute sa vie un musicien et n’échappa guère à ce rôle.

    Entre 1956 et 1960, John Cage enseigna à la New School for Social Research. Dans le cadre de son cours de «Composition of Experimental Music», il demanda à ses élèves d’employer des instruments de toutes sortes, allant d’objets incongrus — peigne, pièces de monnaie… — jusqu’aux jouets les plus divers. La musique expérimentale, selon Cage, devait s’orienter vers le fait de « trouver » la musique en chaque chose, dans l’environnement immédiat. Cage étendait alors le concept de composition musicale à la contingence et aux objets quotidiens, sans aucune restriction. Ainsi, à la fin des années cinquante, il renforça ses convictions musicales avec des méthodes aléatoires et commença à inclure à son répertoire des pièces théâtrales, utilisant des objets ordinaires.
    La classe de « Composition of Experimental Music » comprenait peu d'étudiants et était orientée vers des expérimentations non-conventionnelles de la musique et l'art, en-dehors même de l'exploration sonore, des cours de composition expérimentale jusqu'à l'identification des champignons. Cage posait des « exercices », qui pouvaient se rapporter à n'importe quoi. Il fit ainsi faire à ses étudiants une pièce pour cinq radios portables et six propositions. Les étudiants n’avait jamais abordé la musique, hormis le pianiste et compositeur Toshi Ichiyanagi ou l’artiste fluxus Dick Higgins. Le cours était ouvert à de nombreux intervenants : Jackson Mac Low, George Brecht, Al Hansen, Alison Knowles, Allan Kaprow… Al Hansen dira plus tard qu’il avait rencontré la plupart des artistes contemporains les plus connus dans la classe de Cage. Ce dernier eut donc le rôle de catalyseur, pour une génération d’artistes.
    George Brecht fit ainsi Time-Table Event, où un intervenant devait se procurer un bottin dans une gare, pour y trouver les horaires des trains. À partir d’un horaire donné, par exemple 7.16, on pouvait déterminer la durée de l’« événement », c’est-à-dire 7 minutes et 16 secondes. L’action consistait alors à faire n’importe quoi durant ce laps de temps, c’est-à-dire presque rien ou presque tout ! Cet « event » fut réalisé pour la première fois comme morceau de musique à la New School. Et, pour George Brecht, la musique ne pouvait se concevoir qu’en étant intégrée au processus de la vie. Winter Carol de Dick Higgins fut l’une des plus étranges compositions. Les interprètes devaient déterminer une durée et, à partir de cette dernière, devaient écouter les flocons de neige tombant sur le sol. Une telle pièce renforçait le rapport entre interprètes et auditeurs dans une attitude proche de celle de Duchamp, si important aux yeux de Cage et de ses étudiants. C’est l’attention qui confère le statut artistique à un tel « event » et l’expérience de l’auditeur qui constitue la nature de l’œuvre.
    Allan Kaprow souhaitait utiliser les bruits et les insérer dans des environnements quotidiens. Il était sensible au bruit et à l'action que produisait un son, plutôt qu'au son lui-même. Pour lui, il fallait échapper aux conditions d’écoute normale, c’est-à-dire celles qui sont générées dans les salles de concerts. Il fallait donc investir de nouveaux lieux, pour élaborer une nouvelle conception du spectateur/auditeur. À partir de ce constat, Kaprow développa des performances, qui aboutiront à la notion de « happening », finalement au célèbre 18 Happenings in 6 Parts. Il utilisa ainsi les bruits de marteaux, de scies électriques, de verres brisés, de clous qu’on laisse tomber sur le sol et ceux-ci étaient produits dans divers lieux : salle de cours, toilettes, hall d’entrée. Il réalisa également Words, avec quatre tourne-disques qui diffusaient des murmures et des cris fondés sur le hasard. Des disques avaient été conçus pour la circonstance et pouvaient fonctionner seul, à deux, à trois, à quatre, ce qui finalement rendait l’écoute impossible et l’environnement inaudible.
    Enfin, la pièce la plus significative de cette époque fut Car Bibbe  d’Al Hansen (1958-59), dans laquelle neuf voitures, suivant une partition extrêmement étudiée, jouaient du klaxon et du moteur, sorte de spectacle sonore (les bruits de voiture) et visuel (éclairage des phares, mouvements des portières, des fenêtres…).
    Toutes ces œuvres marquèrent les débuts du happening et de Fluxus, dans lequel furent programmés divers concerts-«events», organisés par La Monte Young, dans le loft de Yoko Ono et par George Maciunas, dans la galerie AG. 
    Ces pratiques si particulières, dont on ne serait nié l'importance, ne furent possible que grâce au futuriste Luigi Russolo qui, en son temps, montra que la musique occidentale excluait des catégories entières de sons et grâce à John Cage qui, à la suite de Russolo, accepta une «sonicité» générale (pas seulement fondée sur le timbre). Et Fluxus ne fut possible que parce que Russolo et Cage restaient dans le domaine très fermé de la musique, dont il fallait s'échapper.

    © Olivier Lussac
    Musica Falsa n° 1, Paris, décembre 1997-janvier 1998, p. 16-17.
    link

    1. cité par C. Glenn, George Segal : Pastels, 1957-1965, catalogue d’exposition, Long Beach, California State University, The Art Galleries, 1977, p. 3, (nous traduisons).
    2. John Cage, Conversing with John Cage, dir. Richard Kostelanetz, New York, Limelight Editions, 1988, pp.69-70, (nous traduisons).
  • 3. Richard Kostelanetz, John Cage — Documentary Monographs in Modern Art, New Y ork, Washington, Praeger Publishers, édité par Richard Kostelanetz, 1970, p. 54, (nous traduisons).
Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Arts
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:43
La musique minimale reste, depuis les années soixante, une expérience libératrice qui présente une possibilité de briser les liens trop serrés d’une Europe sous l’emprise d’une avant-garde darmstadtienne. Cette avant-garde diffère de celle, américaine, qui tire ses sources d’un fondement philosophique : « La musique, disait Thoreau, telle que je la conçois est écologique… elle EST écologie. » La musique est donc une extension qui se fonde sur la vie, elle n’est plus système fermé, mais ouverture enrichie d’une liberté pour l’individu. Aux yeux de l’Europe, cette conception est équivoque. Mais, à cet appel peut se reconnaître un autre phénomène fondamental, d’origine extra-musical : les philosophies orientales dans lesquelles le sculpteur Sol LeWitt perçoit une position plus mystique que rationnelle, par où « les jugements illogiques mènent à une nouvelle expérience » (« illogical judgements lead to new experience »), expérience salutaire du différent dans le motif répété, accordant ainsi un traitement particulier à l’espace, à la durée et au son. Car, la durée et le rythme, chez Glass comme chez La Monte Young, Terry Riley, ou Steve Reich, sont les seuls paramètres du son, au cœur même de la pensée compositionnelle. Par ailleurs, tous ces musiciens sont tous de la même génération, le premier, Young, étant né en 1929 et le dernier, Glass, né en 1937, qui suit ses études avec Darius Milhaud et Nadia Boulanger, après des études de composition avec Bergsma et Vincent Persichetti.
Si Young présente un son continu de hauteur constante, Riley, un principe répétitif soumis à l’improvisateur, Reich, encore, un processus de progression graduelle, Glass exige enfin l’utilisation d’un processus additif de développement fondé sur la progression d’une figure répétée. Ce dernier propose donc une variable au sein même d’une gradation arithmétique simple : rythmiquement à l’unisson et dans un mouvement mélodique parallèle, contraire ou similaire. La musique de Glass produit alors des différences sonores dans le temps à partir de la mise en séquence toujours différente des mêmes éléments.
Cette création des différences à partir des répétitions est non seulement au cœur de l’art minimal, mais est aussi un des principes fondateurs des musiques de l’Extrême-Orient, celles du tabla, par exemple, de Ravi Shankar et Allah Rakha que Glass connaissait bien pour avoir fait un voyage d’étude en Inde, puis en Afrique du Nord et dans l’Asie Centrale.
Finalement c’est la liberté des sons qui est exigée ; c’est la perception qui est modifiée, dans la mesure où, comme les Variations of Incomplete Open Cubes ou Serial Project No 1 de Sol LeWitt changent les rapports de l’homme à l’objet, la musique minimale transforme le temps et la durée, en substituant l’écoute extérieure et passive par une écoute intérieure et active. L’objet de l’écoute est l’intérieur même du son. Et la musique minimale de Philip Glass assume pleinement cette nouvelle expérience.

Son recueil Solo Piano (1991) est constitué de trois pièces, Metamorphosis, Mad Rush et Wichita Vortex Sutra. Metamorphosis est formée de cinq parties. One expose une mélodie dans l’aigu, mélodie simple, avec une basse obstinée sur un balancement de tierces qui reste constante à travers le cycle des cinq mouvements, à laquelle se rajoutent Mad Rush et Wichita Vortex Sutra. Two énonce la même écriture, mais cette fois complétée d’arpèges à l’aigu. Three, en ré mineur, développe des contre-temps et Four, des contre-temps avec arpèges, tandis que Five reprend le thème original.
Mad Rush et Wishita Vortex Sutra sont davantage développées. Mad Rush, tout en reprenant le thème de Metamorphosis, au début et à la fin, est construit en rythme de trois pour deux. Wishita Vortex Sutra utilise en final des contre-temps et des arpèges, recouvrant la construction de Four.

Opening for Piano (1982) tire profit du même style que Metamorphosis, avec un balancement de tierces à la main gauche et d’un rythme de trois pour deux.

The Olympian — Lighting of the Torch est la pièce la plus solennelle, écrite pour des circonstances particulières, l’ouverture des Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984. Cette composition se rapproche d’un hymne, tout en restant fidèle au style du compositeur.

La musique pour piano de Philip Glass reflète bien cette « métamorphose » de l’écoute, tel que peut l’indiquer le titre des pièces : Metamorphosis, composée de cinq mouvements, comme l’équivalent majestueux du mandala. La musique invente le schéma d’un diagramme cosmique, la terre, le Centre et le cinq, entourés des quatre éléments ; un esprit composé d’une mélodie démesurée, d’un tourbillon, d’un vortex avec, en son centre, une zone de calme et prolongés par les paroles inlassables et intuitives du sutrâ. Philip Glass ne joue donc pas de l’instant dilué dans le temps, mais évoque l’instant cyclique, un assaut, Rush, et une ouverture, Opening, d’un instant multiple et présent éternel.   

© Lussac Olivier

Philip Glass, Œuvres pour piano, Texte de présentation des œuvres pour piano de Philip Glass, CD Pianovox-Agon, Piano : Jay Gottlieb, novembre 1999, repris lors du concert de 15 avril 2000 « Programa Paralelo À Exposição “Andy Warhol-A Factory”, Porto, auditorium de Serralves.
Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Arts
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:41

1. Introduction

EXEMPLE 1 : CHANT DES ESPRITS SUR LES EAUX-MICHEL CHION

Peut-on cerner ce que Michel Chion nomme l’« espace externe », mais en rendant compte, aussi, des implications, non pas de l’« espace interne » de la musique, mais de sa perception psychosensorielle dans un support d’image ?

 Peut-être, est-ce, comme le suppose le compositeur Emmanuel Nunes, « sortir et entrer » dans la musique, ou du moins, ici, dans le travail sonore de la vidéo, pour obtenir une plus grande liberté de conception et d’exécution ?

Dans un article, datant de 1993, et intitulé « L’Espace (post-scriptum)…)1, François Bayle définit des éléments fort importants, afin de considérer l’approche du son par le travail de l’espace sonore. Ici, nous considérerons la question du son. Comme Michel Chion, François Bayle fait partie des élèves de Pierre Schaefer et fut longtemps le directeur du GRM (Groupe de recherche musicale). Mon propos n’est pas servir ce texte, mais de le renverser, afin d’entrer dans ce que le titre de mon intervention indique, c’est-à-dire le son des images. Si de l’image, travaillée à partir d’un rayonnement (de la lumière, comme celui d’un projecteur ou d’un écran cathodique, revient aussi à répandre, ce qu’il Bayle nomme des « vibrations composées », vibrations non pas générées par le son, mais par l’image elle-même. Tout un monde en rayonnement, que ce soit pour le son ou l’image. Finalement, plus nous travaillons dans un réseau d’images, comme la vidéo le démontre, plus nous composons des effets de sons qu’il faut analyser d’une manière plus conséquente, pour ainsi dire trouver sa virtualité, sa fluctuation même, son décrochage par rapport à l’image, ce que Bayle formule de la manière singulière : il s’agit d’« une matière dynamique qui crée son espace et son temps. »

EXEMPLE 2 : CIRCUMNAVIGATION (LISBONNE) DE N + N CORSINO

François Bayle entend par ces « images », des images « virtuelles », c’est-à-dire un son émis par un projecteur de sons, comme la vidéo qui se fait grâce à un projecteur d’images :
« L’image se distingue donc des objets naturels, mais elle n’est à confondre avec une virtualité qui ne serait pas du ressort de l’expérience : l’image est un objet, un nouvel objet. […] l’acousmatique serait une musique pour aveugles : il est vrai que l’on n’y voit pas les causes du son, mais ce n’est pas pour autant qu’il n’y a rien à voir… Les sons donc « se projettent » : je les appelle i-sons (pour images-de-sons) […] Le haut-parleur n’est pas un instrument, c’est un projecteur d’image, un propulseur de contours qui communique avec un programme et sa mémoire. »
C’est bel et bien la caractéristique principale des ultra-instruments ou des ultra-médias qui sont des réceptacles vides et dont leur capacité est d’être une mémoire qui se vide et se remplit par intermittence. Bref, nous assistons à des récipients d’air, comme les définit Roberto Barbanti :
« …ce phénomène technique […] se manifeste dans une sorte d’excès parce qu’il a tendance à se dissoudre dans presque chaque manifestation et détermination sociale et naturelle. En effet, tout se passe de telle manière que ce phénomène technique se constitue et se donne au-delà (ultra) de toute forme de détection humaine dans un excès (ultra) de pénétration et de diffusion physique et « méta-physique ».
« La question de la mémoire acoustique technique se place, s’édifie et se définit dans ce contexte. Elle en est une exemplification et un modèle particulièrement explicite et significatif. C’est pourquoi, on peut parler, en ce qui concerne ces media de stockage des sons, d’ultra-instrument.
« Le phonographe, le disque, le magnétophone, l’ordinateur (mais cela est valable aussi pour le daguerréotype, la radio, la télévision, la caméra vidéo ou internet) ne sont pas des instruments. Ils sont des ultra-instruments, en ce sens qu’ils n’ont plus aucune spécificité propre et qu’ils ont tendance à se répandre partout. Bref : au-delà de toute identité dans un excès de généralisation. […]
« En effet, ces “moyens”, ces media, sont des conteneurs vides qui véhiculent tout et rien dans une sorte d’ouverture et d’indétermination substantielle et c’est justement à cause de cela qu’ils peuvent se généraliser et se disséminer partout. »

2. Les I-son
L’i-son est ainsi, selon François Bayle, reprenant les termes de Charles S. Pierce, « soit figuration iconique, soit allusion défective (tronquée, indicielle), soit encore symbole sans adhérence mnémotechnique ». Nous comprenons bien, dès lors, que le son, en tant qu’indice, se détache de sa source et ainsi devient autonome. Mais, pour que cette indépendance soit validée, il faut que ce dernier soit diffusé dans un espace, parce que, et Bayle a parfaitement raison, les images et les images-de-son existent toujours dans un espace. Le son circule dans un environnement, et le lieu de son écoute est encore une réponse adéquate, et surtout, se diffuse avec « une légère aura » (Bayle). Ainsi, l’espace devient le lieu du son.

EXEMPLE 3 JUSTE LE TEMPS-ROBERT CAHEN

Ce que nous entendons alors par « décrochage », c’est le travail de l’image (et les images du son ou alors les sons de l’image) qui se fait dans le temps, ce que Bayle nomme cet espace acousmatique le « lien des lieux ». Car, contrairement au cinéma, où le vide sonore fait horreur (et à l’exception du cinéma expérimental qui conçoit le film à partir de la seule image, sans le son, chez Stan Brakhage par exemple), l’espace sonore, l’image vidéographique et l’espace des installations sonores et visuelles se présentent principalement comme une matière sonore, outre le fait qu’encore l’image travaille probablement notre imaginaire, elle est  aussi, sans aucun doute un art du son. « Le lien des lieux » provient du premier cinéma (celui du temps de Georges Méliès), où les cinéastes pratiquaient la surimpression, en activant la manivelle en arrière, tout en filmant le réel. Bayle y voit ici le même travail, mais au niveau du son. Pour arriver à cette solution, le compositeur met en jeu, en 1974, ce qu’il nomme l’« acousmonium », en couplant deux projecteurs de son très proches l’un de l’autre, dans une structure en arche. L’acousmatique se voit, puisque les haut-parleurs sont visibles et, par là-même les images-de-son. Nous entrons de ce fait même dans une nouvelle organisation des sons, celle de la radiophonie, dont les multiples aspects ne peuvent ici être développés.

3. Les sons-I
Goethe soulignait la possibilité d’association de la vue et de l’audition : « La couleur et le son ne peuvent être comparés en aucune façon, mais ils peuvent l’un et l’autre être référés à un principe supérieur et être dérivés, bien que séparément, de celui-ci. (nous soulignons) […] Ils représentent l’un et l’autre des effets généraux élémentaires agissant selon la loi générale de la séparation, de la tendance à l’union et de l’oscillation sur les différents milieux intermédiaires et atteignant des sens différents. » La différence du voir et de l’entendre, comme modes de communication, n’est pas absolue, puisque, comme le remarque encore Goethe « …l’aveugle, auquel l’infini du visible est refusé, peut encore saisir une vitalité infinie dans l’audible » ; aussi l’espace, l’éloignement, la distance ne sont-ils pas perçus par les différents sens comme des données constantes en aucune façon, mais ils peuvent l’un et l’autre être référés à un principe supérieur et être dérivés, bien que séparément, de celui-ci. (nous soulignons) […] Ils représentent l’un et l’autre des effets généraux élémentaires agissant selon la loi générale de la séparation, de la tendance à l’union et de l’oscillation sur les différents milieux intermédiaires et atteignant des sens différents. » La différence du voir et de l’entendre, comme modes de communication, n’est pas absolue, puisque, comme le remarque encore Goethe « …l’aveugle, auquel l’infini du visible est refusé, peut encore saisir une vitalité infinie dans l’audible » ; aussi l’espace, l’éloignement, la distance ne sont-ils pas perçus par les différents sens comme des données constantes. « À chaque sens, écrit Erwin Straus dans son livre intitulé Du sens des sens, correspond une forme particulière de spatialité. » Contrairement à la couleur qui est toujours délimitée, divisant l’espace en parties, le son possède une existence autonome, il vient vers soi et traverse le sujet percevant : « Alors que le son nous envahit en s’approchant de nous, la couleur demeure à sa place, elle exige du sujet qui la perçoit qu’il se déplace vers elle, qu’il la regarde, qu’il se saisisse d’elle activement. » Ici se manifeste l’expérience de la perception auditive et visuelle qui est vécue à travers ce que Straus nomme le sentir (c’est-à-dire ce rapport entre un sujet percevant – je – et le monde qui l’entoure).
Les expériences menées par Antoine Fischetti, à l’École Louis Lumière,  soulignent aussi le caractère prééminent des sources visuelles sur les sources sonores, parce que les données visuelles sont mieux déterminées que les données auditives. Lorsque, par exemple, une image et un son apparaissent à deux endroits différents, la vision semble être privilégiée par rapport à de l’audition, ou « capturée » dans l’espace de l’image (ce que Bertelson et Radeau appelle la « capture visuelle » ou l’« effet ventriloque », dans le cas, par exemple d’installation vidéo. Les sons semblent provenir de la bouche des personnages, animés sur l’écran, alors qu’en réalité, il s’agit de haut-parleurs situés à des endroits précis par les artistes. 
Le système de perception humain possède une première caractéristique fondamentale, le fait d’être non-linéaire. En effet, la perception audiovisuelle n’est pas une simple combinaison linéaire entre un son et une couleur, c’est-à-dire une perception simultanée du son et de l’image. Nous avions précédemment souligné l’effet McGurk, démontrant que la « vitesse » de perception d’une image et d’un son n’était pas identique, le son étant perçu plus tardivement qu’une image située dans un espace donné. Cette obsevation est importante, lorsqu’on veut étudier, dans la physiologie du cerveau, les percepts « audio » et « visuel ». Il existe bien des interactions sensorielles, qui trouvent leur fondement dans certaines cellules du cerveau (cf. les travaux de Meredith et Stein, sur les cellules des aires corticales primaires, spécifiques au traitement des signaux sensoriels [auditif, visuel, tactile […] ; également, sur certaines cellules secondaires qui répondent aussi bien à des stimuli acoustiques ou lumineux). Ce dernier type de cellules est mises en jeu, quand il y a concordance spatiale et temporelle et, sur le plan physiologique, elles participent à une intégration sensorielle ou à une fusion perceptuelle. Elles sont donc essentielles dans les travaux artistiques énoncés dans cet essai et leurs implications sur le plan synesthésique, parce qu’elles œuvrent dans une combinaison audiovisuelle synchrone, c’est-à-dire dans une occurence d’un son et d’un mouvement lumineux visible en simultanéité de seuils et/ou de rythme interne entraînant chez le spectateur, l’établissement d’un lien de synchronisme subjectif).

EXEMPLE 4 GRAMSCIATEGUI OU LES POESIMISTES-GIANNI TOTI

C’est en effet le son synchrone qui a obligé le cinéma à fixer et à stabiliser de manière irréversible à 24 images/seconde la vitesse d’enregistrement et de défilement des images,alors qu’on pouvait, dans le cinéma muet, jouer en vitesse variable, entre 16 et 20 images environ, c’est de cette idée qui perdure dans les films muets où on parle en mètres et non en heures. Dans le film parlant, c’est sans aucun doute la musique qui donne la possibilité d’arrêter, de dilater et de contracter le temps ; elle est employée pour échapper à la loi de successivité trop absolue des moments, pour admettre une « temporalité multiple et flexible », donc offrir un recul par rapport à la contrainte du temps réel. Ce qu’il faut également noter c’est que non seulement la musique est comme « l’instance narrative qui va redonner au temps du film une certaine élasticité, une stylisation », mais aussi le son synchrone pose constamment la question du réalisme, ce que Jean-Louis Comolli a nommé « le perfectionnement de l’impression de réalité », c’est-à-dire donner le son en temps réel (posant ainsi le problème du doublage, du bruitage, du mélange des sons et du son direct et vrai du tournage). Seuls peut-être le cinéma expérimental (dans toute sa diversité) ainsi que la vidéo et les nouveau systèmes audiovisuels, dont la vidéo, peuvent perpétuer l’idée d’un jeu animé, sans poser la question du réalisme ni celle de linéarisation narrative.
Mais , si le cinéma est un standard (conçu ainsi à des fins narratives), le film est alors produit par une parole. Ce qui n’est pas le cas de la vidéo. Nous voulons dire par ce biais que le film est bâti comme un langage verbal, et produit du sens et de la cohérence. Les éléments filmiques remplissent les mêmes fonctions que le langage parlé, il se pose en communiquant et, en osant une hypothèse, un peu comme la musique classique qui se pose également comme le produit de sons prédéterminés. Le cinéma donne un statut de signe aux sons utilisés. Il n’est donc pas étonnant qu’on « meuble » les images par une musique adéquate, n’ayant qu’une seule et vraie fonction, celle de rendre discrète la matière sonore. Elle n’est donc plus qu’un accompagnement dramatique. L’exemple du bruiteur est ici fondamental, parce que, contrairement au son réel, au son de la vie quotidienne et même pour des sons enregistrés, il les recrée de toutes pièces, afin de donner l’« illusion » de la réalité, même si aujourd’hui les effets sonores sont traités de manière électronique ou numérique. Ce « faiseur » de son utilise un échantillonneur et, en voyant telle ou telle image, il rend les sons plus identifiables par amplification et trucage du son original. Aussi, la bande-son ne joue-t-elle pas le rôle d’une forme de partition, où chaque son est isolé comme des notes dans le solfège classique. Tous les bruits sont donc ancrés dans l’image et ne peuvent en être dissociés. En reconstituant exactement le son, le bruiteur caractérise artificiellement chaque type de son, en lui associant un timbre spécifique, il devient dès lors que ce nomme les linguistes nomment « un trait pertinent ». Sans les ancrages dus au son, le film s’éparpille dans de nombreuses directions divergentes. Inversement, nous pouvons jouer sur l’expérience contraire : la suppression de l’image et l’écoute de la bande-son pour elle-même, mettent en évidence l’extrême densité du son. Dans un film, nous trouvons toujours quelque chose à entendre ; des frottements des pas, de la musique et surtout du bavardage, des dialogues, toujours des dialogues et des bavardages… Le son est-il donc essentiellement un signe qui est utilisé pour son pouvoir d’information ? Comme nous l’avions souligné précédemment, le son n’est pas une information. La conséquence d’un tel développement du son-signe est d’éviter toute erreur d’interprétation, le son est alors soit signifié, soit dénoté, soit connoté, mais n’ont aucune valeur en tant que sons-intensités, fabriquant de sa propre autonomie. On nie ici sa force esthétique, son impact énergétique.
C’est bel et bien une syntaxe avec des règles et des exceptions que les compositeurs, mais aussi les vidéastes, ont cherché à dépasser, niant toute intrusion d’un son-intensité ou d’une combinatoire de son séparée du jeu de l’image.  Bien sûr, s’il y a trop de sons, c’est l’ennui, l’assoupissement dû au bavardage ; aussi, au contraire, s’il n’y a pas assez de sons, le sens vient à manquer et augmente la dérive. Il s’est ainsi constitué par l’usage, tant entre les sons eux-mêmes qu’entre les sons et les images, ce que les linguistes nomment encore des rections, bref le sonographique doit impérativement rejoindre le fantasme du cinéma. Il demeure strictement descriptif et figural.
Or la relation, comme signification, désignation et connotation, peut être débordée, lorsque le son est devenu réel, dépassant sans cesse le discours que produisent les images et déréglant un régime diégétique bien organisé. L’espace sonore et l’espace de la vidéo est dans ce cas fort utile à la compréhension d’un déphasage, à la fois autant dans les termes psychophysiques, le phénomène de déphasage bi-aural que dans celui purement musical. Ils ne relèvent cependant pas du terme domaine d’appréhension. La contrainte d’une telle écoute est de « noyer » le spectateur dans un récit, dont il perd très vite les repères de compréhension. Il n’est plus face à un son-signe, mais devient un son-intensité, en occultant les possibilités de sens ou d’ancrage, pour mieux bousculer l’information et la perception du spectateur . Celui qui travaille le son n’est donc plus un « faiseur magicien », pour qui tous les bruits sont une forme de machinerie, mais fait preuve de poète inscrivant le destin du son indépendamment de l’image projetée : le son garde sa flexibilité et son écoute dépend de la localisation de celui qui écoute. Toutefois, les projecteurs de son (comme les projecteur d’images) construisent pour eux-mêmes un espace de l’écoute attentionnelle qu’il faut programmer.

4. Conclusion
Tout comme le spectateur peut lire l’image en toute liberté, le son se superpose et invente son propre langage. Les deux sens – audition et vision – sont ainsi libérés de toute contrainte et évoluent soit en parallèle, soit en juxtaposition, soit encore en décalage.
Le musicien et architecte de la vidéo  déplace les codes conventionnels qui permettent une prégnance dans le travail sonore, et utilise des composants moléculaires qui, filtrés par l’électronique, deviennent une matière molaire ou macroscopique inconnue à l’oreille humaine. Cette appréhension sonore provoque dès lors un regain d’intérêt pour l’espace généré par ce jeu subtil qui se trouve régulièrement décentrée, délocalisée et énigmatique. Peter Szendy nomme ces dimensions des actes d’une dislocation pour faire advenir des sons-I (des sons des images)
Ce sont ainsi les cas des projecteurs de son et d’image, pour lesquels il faut définir des parcours spécifiques  (E. Nunes) :
–    parcours autonome/libre d’après le nombre de points de jeu en eux-mêmes pour leurs trajectoires, en fonction d’un effet global, lequel agira comme un flux sonore et visuel.
– parcours fixes (c’est-à-dire répétitifs) dont le cheminement est dicté par l’ordre d’apparition ou de l’intervalle dans la distance des timbres (une vidéo peut-elle contenir un timbre non seulement lié au son mais aussi à l’image ?), en quelque sorte une poursuite du son et de l’image.
– Parcours dont la vitesse de déroulement vise à empêcher une audition ou une vision localisée, en obtenant des phénomènes relevant d’une modulation d’amplitude, ou encore des effets d’instrumentarium non analysable à l’écoute ou à la vision. On peut penser ici à Juste le temps de Robert Cahen.
– Différenciation des points de la spatialisation d’un son tenu ou d’une image fixe par le changement d’enveloppe de point à point (Corsino ?).

Dans tous les cas, comme le souligne Karlheinz Stockhausen, « La spatialisation croissante du son donnera à la musique toujours plus de relief. » Et peut-être à l’image aussi !

© Olivier Lussac
Montbelliard, 1er décembre 2005, exposition Vidéo/Station, sous la direction de Nicolas Thély, Festival Ars Numerica.

1. Texte issue d’un entretien réalisé au GRM le 23 novembre 1993.

 

Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Arts - Communauté : ECOUTE ECOUTE
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:40


« Un si bémolisé reporté fait encore peut-être
Un si en rang avec d’autres de son genre
Un si bémolisé  lié reporté fait encore peut-être pas dans la séquence déclarée
Un si bémolisé et désigné comme un la diésé
Un si moyen bémolisé reporté fait encore peut-être et puis encore
Un si
Un si aigu bémolisé  reporté fait encore peut-être dans le contexte qui a précédé
Un si aigu moyen
Si dans un contexte un si bémolisé peut passer pour un la diésé
Lorsque même dans un contexte culturel la désignation
Passe-t-elle de convenance à relégation
Lorsque dans un contexte un si bémolisé est un la diésé ceci
Est-il une relégation de nécessité
Lorsqu’encore dans un contexte ceci est-il une convenance réciproque
Et puis ceci est-il une justification aigue grave
Ou peut-être le moyen
Fait encore lié il s’ajuste et/ou semble s’ajuster
Fait encore il se place et/ou est placé
Dans la justification semble se fonder le contexte. »

Lawrence Weiner, « Côté II »
 
Galerie Yvon Lambert, 1972
flûte : Pierre-Yves Artaud

Text-Sound-Composition
La poésie sonore n’est pas ordonnée en vers, elle procède par des cris, des sons, des souffles, des paroles, par une voix, tel que le pense Dieter Schnebel dans « Musique de son et de sens » : « Désormais, il s’agit d’autre chose : quelque chose de différencié et de compliqué comme toujours, mais un pas de plus pour ainsi dire plus en profondeur ; à savoir une composition de processus d’émission phonique : mouvements de la langue et des lèvres, de la bouche, travail du larynx — tout cela nourri par le souffle. La musique comme émission phonique, voire comme son en devenir. » (1) Il faut alors mettre en chantier une nouvelle poétique du son, une musique non écrite, avec ou sans instrumentarium traditionnel, mais avec des phrasés qui ne sont ni chantés ni utilisés.
    En quittant la page, le mur, la toile, la poésie sonore marque autant notre vision que notre oreille. L’appréhension auditive s’accompagne toujours d’une appréhension visuelle, d’un corps qui bouge et qui se déplace. La poésie se fait ACTION, elle devient polysémique et polyscénique. Et si le corps intervient comme véritable image, il est également le lien indissociable entre le verbal et le visuel, il est le medium intermedia. 
    Ou bien, plus essentiellement, la poésie sonore renvoie-t-elle à la parole directe, aux déclamations devant un public et aux improvisations ? « Chaque lecture est différente, disait William Burroughs. Ouvrez bien les yeux et trouvez ce qui passera devant ce public-là. Si vous n’amusez pas le public, vous avez échoué. »(2) C’est cela la poésie directe : une poésie sans intermédiaire (tout en étant intermedia). Même si elle utilise des moyens technologiques, la poésie sonore se fait encore et nécessairement avec un performeur. Elle est donc vivante.
    Le terme de « sound poetry », (« poésie sonore ») est d’un usage récent. Il date de 1966 et se trouve dans l’intitulé d’un disque enregistré à Berne par Anastasia Bitzos : « Konkrete Poesie/Sound Poetry/Artikulationen ». En 1936, Eugene Jollas, dans la revue intitulée Transition (n° 25), parle de la « Lautgedichte » de Hugo Ball et traduit ce terme par « Sound Poetry ». Richard Kostelanetz développe l’idée d’« extended composition » dans une anthologie intitulée Text-Sound-Texts, parue en 1980, où le langage se fonde davantage sur le son que sur la syntaxe ou la sémantique.
    Le développement de la poésie sonore, à partir des années cinquante, s’explique aussi par d’autres raisons. Il s’agit tout d’abord de l’apparition et de l’utilisation du magnétophone à bande qui, contrairement au magnétophone à fil qu’utilisait Pierre Schaeffer, permet le montage et la surimpression. À partir de son utilisation, les poètes peuvent exécuter le cut-up et la permutation (William Burroughs et Brion Gysin). L’écriture poétique se fait donc à partir de l’enregistrement, quand celui-ci se pratique. Le magnétophone à bande est donc une innovation essentielle.
    Ensuite, on peut trouver les disques et les cassettes (comme moyens d’enregistrement mais surtout de diffusion). Henri Chopin publie, dès 1964, le premier numéro de la revue Ou, comportant un disque. Il s’agit de « Text-sound-composition » (terme employé par les poètes Bengt-Emil Johnson et Lars-Gunnar Bodin), pour exprimer « les sentiments, les valeurs, les conceptions de la vie », avec l’aide de nouvelles technologies : disque, magnétophone et nouveaux moyens électroniques appliqués à la musique. 
    Outre les expérimentations technologiques, il faut également considérer le terme d’« audio-art », qui est employé par Benoît Maubrey à Berlin. L’« audio-art » renvoie aux pièces radiophoniques et à l’utilisation de l’appareil téléphonique. Il désigne l’usage non-musical des sons, dans une situation artistique : collages sonores, mixage, loop. Les pièces pour la radio, les Hörspiele, font partie de cette catégorie d’art sonore, un peu comme « un pont entre la poésie et la musique ». 
    Les artistes font ainsi des recherches radiophoniques qui, comme la poésie sonore, brisent les catégories artistiques, notamment celle qui sépare la poésie de la musique. Les mots perdent leur sens avec la poésie sonore, car celle-ci est conçue comme une libération envers la page imprimée.

Mots/images, images/mots
    Le poème visuel n’est pas un langage articulé selon la fonction sémantique, mais à partir de son aspect visuel (le poète lui aussi possède une image et se voit !). En éliminant ce qui constitue le langage, le poète trouve un nouveau sens et une nouvelle formulation du langage, selon deux tendances : la première renvoie à l’utilisation des typographies, comme forme, dessin, design. Elle obéit à des techniques mécaniques et productivistes. La seconde, laquelle correspond aux activités du Lettrisme, privilégie l’écriture personnelle de l’artiste. Ainsi, le poème visuel, que ce soit dans l’une ou dans l’autre tendance, semble éradiquer la nature première de tout langage, c’est-à-dire son principe de communication. Mais, loin d’effacer toute logique, tout retour à la langue, soit-il le plus destructeur, il renvoie toujours au sens même de la langue.
    Le poème visuel possède aussi des rapports étroits avec la structure même du langage visuel, les rythmes, la lecture, la prononciation de la lettre ou du mot et la forme typographique. Il peut alors sauvegarder certains traits de la poésie. Dans ce cas, le langage du poème visuel et du poème « concret » (et sonore) n’obéit plus au système du langage en tant que tel, à sa logique, mais échappe à celui-ci, avec des fragments ou avec des matériaux empruntés au langage même. Il peut être conçu de lettres ou de mots, sans que ceux-ci servent à la compréhension du langage. Le poème ne renvoie ainsi qu’à lui-même. Il se réfère au système dont il est issu, sans toutefois en faire partie et possède une autonomie totale.
    Le poème visuel n’est pas à proprement parler de la poésie, ni réellement de la peinture. Il est donc un art intermedia, comme le collage cubiste, le montage dada, les diverses créations surréalistes mélangeant les modes. L’intermedia, pour Dick Higgins, développe d’une manière ou d’une autre des œuvres intermedia. Le premier est principalement fondé sur les arts plastiques, le second provient plus spécifiquement de travaux poétiques et musicaux.
    Dans un texte intitulé « Quelques réflexions sur la poésie intermedia »(3), Higgins montre que la pratique intermedia diffère de celle qui procède du « mélange de media » où on trouve une simultanéité des moyens présents. L’exemple type est l’opéra, dans lequel on sait précisément ce qu’est la musique, ce que sont la  trame dramatique et la mise en scène visuelle. Or, les différents éléments doivent, pour lui, se fondre les uns dans les autres : « Et dans les formes qui se sont imposées depuis les notations graphiques en musique et autres arts de la performance, le graphique n’acquiert de sens — il ne fonctionne — qu’en référence aux possibilités sonores. C’est ainsi que l’ordre des sons qu’on entend se visualise mieux (permettant en un sens à l’œuvre de s’ouvrir) grâce à la présence de la notation graphique. […] La poésie concrète des années 1950 et 1960, la poésie visuelle depuis, bien entendu, la longue histoire de la poésie sonore sont également des formes de poésie intermedia. » 
    Il s’agit donc d’une opposition entre le matériau et l’image qui provoque le poème visuel, et non la conjonction ou la simultanéité et du matériau et de l’image. Ceux-ci provoquent ainsi soit le matériau, soit l’image. D’un côté, on trouve des mots-images et, de l’autre, des images-mots, dans lesquels, pour les comprendre, il faut sortir des contraintes et des normes qui incombent tant à l’image qu’au matériau verbal. Le poème visuel se caractérise finalement par son extrême liberté.
    Soit alors, selon le linguiste Karl Bühler, on « peint par les noms » [Namemalen], soit encore, on « peint par les sons » [Lautmalen]. Le deuxième terme caractérise l’onomatopée, qui rend possible un procédé particulier de peinture. Avec l’onomatopée, le poète peut alors visualiser le son, en écartant les effets sonores. Richard Kostelanetz s’intéresse à la poésie visuelle dès 1967, en créant la notion de « Word-Image-Art ». En 1970, il publie une anthologie intitulée Imaged Words & Worded Images, dans laquelle il utilise des « formes séquentielles », sur le principe de la carte de géographie. Généralisant le procédé, il crée des « visual fictions », où les histoires sont racontées sous la forme de lignes. L’onomatopée demeure la plus petite unité sonore, qui peut s’émanciper de la langue, formant ainsi une « syntaxe de simples phonèmes ». Richard Kostelanetz, dans un ouvrage intitulé The End of Intelligent Writing (1974) montre que la « littérature visuelle » comprend non seulement la poésie visuelle, mais également le récit, les livres photographiques (« photograph books »), les manuscrits enluminés, l’art du livre (Book Art) et les livres d’artistes. Ainsi, la poésie se fait concrète ou matérialité du langage.
    Le terme « concret » signifie donc toute recherches dans une matérialité des moyens, que ce soit les domaines de l’acoustique, du visuel ou du poétique. Il s’agit d’explorer le côté palpable du signifiant, selon le linguiste Roman Jakobson, dans lequel tout est contenu, parce que tout est forme.

La détermination acoustique de la parole prend ainsi racine à la fin du XIXe siècle avec des artistes comme Christian Morgenstern et Paul Scheerbart. En effet, en 1897, Paul Scheerbart publie à Berlin un « phono-poème », une poésie de purs sons Kikakoku, alors qu’en 1905, Christian Morgenstern manifeste son intérêt pour l’aspect phono-visuel de la parole, en éditant Galgenlieder, dans lequel ne correspondent aux vers que des signes métriques et phonétiques. Par la suite, de telles recherches sont poursuivies par les futuristes russes et italiens, qui tentent de repérer une « acousticité » de l’écriture, pour obtenir des phono-poèmes.
    Un Coup de dés jamais n’abolira pas le hasard (1897) constitue cependant le précurseur des travaux futuristes, futuraslaves(*)et dadaïstes, grâce à des procédés « empruntés à la musique, de la polyphonie, du contrepoint, des leitmotive en une partition typographique. Avec Un coup de dés, on a l’embryon du futur “poème-tableau” des futuristes italiens, français et russes. »(4) (Marcadé, 1995 : 173) Dans l’esprit de Mallarmé, c’est la musique qui était l’instigatrice d’une telle révolution poétique : disposition typographique jouant les pleins et les vides, le blanc et le noir, la variété des caractères, la suppression de la ponctuation. Ce travail sur l’espace permet de créer une vision simultanée de la page. La partition poétique apparaît comme un tableau avec une unité d’ensemble, bien que son origine soit la musique.

    Le futuriste russe Vélimir Khlebnikov décompose les mots en leurs éléments phoniques et joue sur les structures phono-visuelles du vers (brisant le mot en particules phonétiques et arrivant à un balbutiement de vocables). Alexeï Kroutchonykh invente des mots et utilise des monosyllabes gutturales, qui rappellent le langage des enfants, alors que Ilia Zdanevitch (qui inaugure le groupe Cherez, « à travers », proche des dadaïstes) crée des « phono-comédies » dans lesquelles chaque personnage est caractérisé par une gamme phonétique différente. L’œuvre la plus significative de Zdanevitch est une « Pentalogie dramatique en zaoum' », dans laquelle chaque partie de cette « pentalogie » s’appelle dra (drame). La « pentalogie dramatique » est un ensemble d’œuvres symboliques que l’on peut rattacher, sur un mode burlesque, à la tradition du vertep, théâtre de marionnettes répandu en Pologne et en Ukraine (où sont représentées des scènes bibliques ou des scènes populaires). Du futurisme au dadaïsme, il s’agit d’explorer la création d’un nouveau langage, constamment en rupture, ironique, jusqu’à inventer les mots inouïs, sons purs dépourvus de sens ; la création de nouvelles images, dans le livre, dans le poème, dans l’écriture comme image devenue subversive, primitiviste, cubiste, rayonniste…; et, enfin, la création d’un nouveau type de livre, pauvre, en toile de jute, tapisserie, papier de bonbon, avec des textes écrits à la main, parfois encore imprimés lettre par lettre avec des tampons…(5)
    Ce n’est véritablement qu’en 1913 qu’apparaissaient les principaux futuristes sur la scène publique, avec l’almanach Gifle au goût public. Cependant, depuis quelques mois, ils discutaient sur l’art moderne, pendant les expositions qui appuyaient les principaux cercles de peintres d’avant-garde. Les soirées se terminaient souvent en scandale (tel le débat historique du « Valet de carreau », Moscou, 12 février 1912). Au même moment, Bourliouk avait cherché des éditeurs pour sa Gifle au goût public : Guéorgui Kouzmine, pilote, et Sergueï Dolinski, compositeur ; s’ajoutèrent Khlebnikov et  Kroutchonykh. Peu auparavant, ce dernier créa trois livres, dont deux furent réalisés avec Khlebnikov : Igra adou (« Jeu en enfer »), Starinnaïa lioubov (« Amour d’antan » ou « Amour ancien ») et Mirskontsa (« Mondàrebours »).
    Le premier était paru en août 1912 (republié ensuite en 1913 avec des illustrations de Olga Rozanova et Kasimir Malevitch), avec seize illustrations de Natalia Gontcharova, imprimé à la main. Ce livre renvoie au primitivisme, en faisant référence au loubok et aux livres liturgiques anciens. Jeu en enfer permet d’attirer l’attention sur des effets esthétiques indépendants de toute signification, tandis que Amour d’antan prépare une autonomie du signe pictural.
    Le second était illustré par Mikhaïl Larionov. La couverture est un véritable manifeste de cette autonomie du signe pictural, choisissant un vase de fleurs et utilisant la figure du triangle, qui, comme le cubisme, joue sur des micro-signes, y compris dans l’écriture(6) (Bergeret, 1995 : 14)
    Le troisième ouvrage était le plus expérimental, illustré par Gontcharova, Larionov, I. Rogovine et Tatline. Gontcharova utilisa des papiers découpés (tapisserie représentant des motifs végétaux dont la forme varie d’un exemplaire à l’autre), qui étaient parfois mats, gaufrés, brillants ou lisses, de différentes couleurs. Le désordre de la couverture se retrouve à l’intérieur. En découpant dans le papier, l’artiste mettait l’accent sur la « facture » et sur le matériau de l’image plutôt que sur son signifié, en quelque sorte une poésie devenue matérialité. Car, comme le souligne Vladimir Markov, « Intéressantes sont les tentatives d’écriture d’un nouveau genre de prose. Par exemple, vingt pages de textes sont imprimées sans ponctuation, avec des phrases se couvrant et se mêlant, sous le titre Un voyage à travers le monde entier qui décrit une sorte de cheminement en dépit de l’intégration d’un matériel qui ne s’y rapporte pas […]. »(7) Mondàrebours est littéralement le « monde à rebours » ou prendre le monde par sa fin, avec une couverture en collages (premiers de l’histoire du livre, 1912).
    Avec de tels livres, Kroutchonykh amorce ce qui sera nommé le langage transmental ou transrationnel, Zaoum’, que Jean-Claude Marcadé définit comme étant la « Traduction du mot russe zaoum' inventé par les poètes futuraslaves Kroutchonykh et Khlebnikov, pour désigner un art “au-delà de la raison” (c’est le sens du néologisme zaoum'). La version picturale de la zaoum' est l’alogisme de Malevitch et la recherche de nouvelles dimensions (la “quatrième” est le temps, et chez Malevitch, la “cinquième” est l’économie). »(8) (Marcadé, 1993: 453) Kroutchonykh deviendra donc l’un des principaux théoriciens et praticiens de ce « langage alogique». Ainsi, Pomada (« Pommade »), paru en janvier 1913 et illustré par Larionov, développe des fragments de mots, des monosyllabes, terminant parfois sur des syllabes ou sur de simples lettres.
    C’est dans l’almanach Dokhlaïa louna (« La Lune crevée ») que le terme « futuriste » fut officiellement employé et Livchits publia un texte fondamental, « Osvobojdenié slova » (« Libération des mots »), où la poésie rejoint la musique et la peinture, libérée de ses contraintes figuratives. Pour lui, le poète est influencé par « l’affinité plastique d’expressions verbales, par leur valeur plastique, la texture verbale, par les problèmes rythmiques et l’orchestration musicale, et par les exigences globale de la structure musicale et picturale. » (Markov, 1993 : 184) Pour Kroutchonykh, le mot devient une création pure, associant sons, phonèmes ou lettres, comparable à celle d’un peintre qui utilise des couleurs et des matières. Dans Le Vivier des Juges II (1913), il était énoncé que « Nous nous sommes mis à attribuer un sens aux mots selon leur caractère graphique et phonique. […] Nous appréhendons les voyelles comme temps et espace (caractérisant l’élan) et les consonnes comme couleur, odeur, son. […] Nous avons brisé les rythmes […]. »
    Les tentatives d’application en poésie des principes de la peinture sont donc fondamentales, pour obtenir « une peinture des sons ». La peinture n’est pas, pour eux, « seulement une nouvelle vision du monde dans toute sa splendeur sensuelle et sa diversité étourdissante […], c’était aussi une nouvelle philosophie de l’art, une esthétique héroïque, qui bouleversait toutes les conventions et ouvrait […] des perspectives saisissantes. »(9) En fait, l’une des sources majeures du futurisme littéraire fut la peinture d’avant-garde russe et européenne (1908, salon de la Toison d’Or : confrontation entre les Russes et les Français, Braque, Cézanne, Derain, Degas, Matisse, etc. ; 1912, deuxième exposition du « valet de carreau » : confrontation entre les Russes, les Français et les Allemands, et bien d’autres). C’est le cubisme, avec Matisse, le primitivisme, le rayonnisme, le folklore russe, etc., qui laissa une empreinte durable. « Le cubisme, tel que le perçoivent les artistes futuristes russes — c’est-à-dire comme “éparpillement” (raspylénié) des éléments de l’objet, “déplacement” dans la construction (sdvig(**), recherche d’une quatrième dimension, représentation de l’objet de plusieurs “points de vue”, travail sur la facture-texture —, le cubisme exerce une influence durable sur la poésie russe moderne, non seulement par les réinstrumentations syntaxiques et lexicales de la masse verbale, mais également par un nouveau découpage visuel, graphique, de la poésie. »(10) Mais, il faut bien le souligner, le cubisme ne sera pas la seule influence majeure.
    Les poètes russes vont ainsi développer la « picturalité » du livre (support typographique au revers de papier de tapisserie pour le livre de Vassili Kamenski, Tango avec les vaches, poèmes en béton armé, 1914, dont les poèmes prennent pour modèle la poésie rayonniste et les rythmes visuels des partitions musicales), ce que Stéphane Mallarmé nommait le « rythme du livre » (Lettre de Mallarmé à Verlaine, 16 novembre 1885), lequel, selon Jean-Claude Marcadé, « est sans conteste le précurseur de ces nouveautés picturo-poétiques et de la réflexion sur l’origine rythmique de l’art. »(11)
    Les futuristes italiens recherchaient eux aussi la variation phonétique, tendant à exacerber la substance sonore du langage, avec une prédilection pour les consonnes (qui peuvent fonctionner comme des « bruits »), brisant les voyelles pour obtenir finalement des « chocs sonores ». Les futuristes italiens furent en partie influencés par L’Art des bruits de Luigi Russolo, lequel donnait à la voix le rôle d’instrument musical, accordant ainsi une grande importance à la couleur phonétique et à celle de la vie même, comme le souligne Nicolas Berdiaiev : « Jamais encore ne s’est aussi fortement posé le problème de la relation entre l’art et la vie, entre la création et l’existence, jamais encore on n’a éprouvé un tel désir de passer de la création de l’œuvre d’art à la création de la vie même, à la création d’une vie nouvelle. »(12) (Berdiaiev, 1918 : 3)

Textkomposition
    Dès les années cinquante, certaines notations musicales (tout comme celles qui concernent la poésie) veulent remettre en cause le système de codification traditionnel. Elles visent ainsi à changer radicalement la relation de l’interprète à la partition (ou du lecteur face à la page de poésie). Ce sont, par exemple, les cas des partitions de John Cage, de Earle Brown et de Christian Wolff. Dans les partitions, on ne trouve plus de signes traditionnels, mais des prescriptions verbales et graphiques, ce qui provoquent des possibilités quasi-infinies d’interprétation. Aussi, à la fin des années soixante, un nouveau type de partition, verbale, apparaît-il avec Vinko Globokar, Karlheinz Stockhausen, Christian Wolff, Jean-Yves Bosseur, Pierre Mariétan, Dieter Schnebel, Anestis Logothetis, Walter Marchetti, Juan Hidalgo, Tomàs Marco, Costin Miereanu, etc. De telles partitions peuvent évidemment « élargir » le corpus sonore et la notation, devenant parfois des livres-partitions (Galuband  de Jean-Yves Bosseur et Hossein Zenderoudi ou Mo-No. Musik zum Lesen de Dieter Schnebel, dont l’objectif est de susciter, chez l’auditeur, une activité musicale imaginaire). Selon Costin Miereanu, « À l’origine de la  Textkomposition, nous trouvons quelques exemples de musiques minimales vers la fin des années cinquante et au début des années soixante : la série des Compositions # 1960 de La Monte Young, […]; les recherches plus complexes et plus opérationnelles musicalement parlant de l’italien Giuseppe Chiari où poésie sonore et/ou visuelle, musique et travail typographique sont concaténées afin de constituer un livre/objet: Musica senza Contrapuncto. »(13)
    D’autres partitions verbales, plus complexes, comportent des indications de débit de la lecture (vitesse et rythme), d’intensité, comme critères musicaux ou poétiques sonores, (forte, faible, moyenne, suivant une codification typographique). Et, comme l’écrit Costin Miereanu : « Ce qui rend sans doute ce texte plus musical, c’est son évolution perpétuellement allusive ambiguë (loin de la monosémie d’un discours d’argumentation, d’un discours monologique), proche d’un “état de confusion poétique”. Il s’agit, selon Miereanu, d’un texte “décentré, aux ramifications évanescentes, délinéarisé” qui, par un mouvement d’éclatement, devient mise en partition ; qui, par une opération de théâtralisation devant le public, devient mise en espace polyartistique, multisensorielle. » La Textkomposition révèle un processus productif. Elle révèle encore non seulement un jeu théâtral, plurilinéaire, polyexpressif, mais aussi métamusical (intermedia trans-musical), à partir du graphisme symbolique (notation paramusicale), où « Toute notation de situation, dit Miereanu, devient une notation d’action. »

L’art de l’enregistrement
Puis on trouve le disque (aujourd’hui le cd, le dvd mais pour un usage dont on pourrait mesurer ici-même les développements numériques). À l’origine, ses inventeurs étaient fascinés par la reproduction de la voix humaine, non par celle de la musique. Il n’est donc pas étonnant que le disque permette d’intéresser au premier chef les artistes, qui ont vu dans son usage une possibilité de manipuler les plages sonores et jusqu’au moment où ceux-ci ont transformé ce média, de moyens de reproduction en moyens de production.

De nombreux compositeurs ont en effet été fascinés par les nouvelles possibilités que peut apporter le disque, principalement à partir de la manipulation et de l’enregistrement. À Dresde, le compositeur Erwin Schulhoff et le peintre Otto Griebel ont expérimenté les « bruits techniquement purs ». Ils ont découvert les touches sonores des machines à écrire mécaniques, les sifflements des pistons à vapeur et les hurlements des sirènes d’usine comme nouveau moyen d’expression ou comme possibilité de combiner et d’enregistrer un ensemble de bruits sur un disque. Stefan Wolpe a lui aussi travaillé sur des disques en faisant varier les vitesses d’une symphonie de Beethoven, tantôt lentement, tantôt rapidement, pour ensuite les mixer. C’est pour lui une manière multifocale de réaliser la musique. Wolpe a également décrit le montage des contraires, lent/rapide par exemple, comme un principe dadaïste : la combinaison d’une rengaine avec une fugue de Bach produit une coexistence des contraires comme synthèse. Finalement, on n’est pas très loin de la célèbre formule de John Cage : « Beethoven est maintenant aussi acceptable pour l’oreille qu’une cloche à vache. »
En 1925, Hans Stuckenschmidt a lui aussi préconisé la manipulation directe sur le disque : « Pour résoudre ce problème nous allons suivre les suggestions du peintre Moholy-Nagy (du Bauhaus à Weimar). Il propose de porter sur un immense disque d’environ cinq mètres de diamètre des tracés de taille correspondante et de réduire ensuite cet original à la taille nécessaire pour le gramophone par des moyens photomécaniques. La forme de l’œuvre d’art est fixée sur le disque une fois pour toutes avec une précision mathématique. »(14)
La caractéristique des recherches menées à partir des années vingt a été la transformation de moyens de reproduction en moyen de production. C’est le cas de celles conduites par Moholy-Nagy : « Il est dans la nature de l’homme de vouloir pousser après chaque nouvel enregistrement les appareils fonctionnels vers de nouvelles impressions. Voilà qui explique entre autres le constant besoin d’innovation au niveau de la forme. De ce point de vu, les formes ne sont valables que lorsqu’elles produisent de nouvelles relations jusqu’alors inconnues. […] la reproduction (la répétition de relations déjà existantes) ne peut être considérée dans le meilleur des cas que comme une affaire de virtuosité. Dans la mesure où la production (la réalisation productive) sert à l’évolution de l’homme, il devient indispensable d’essayer d’orienter les appareils (moyens) utilisés jusqu’à date à des fins de reproduction vers des fins de production. »(15)
Moholy-Nagy a tenté, au Bauhaus, d’utiliser le disque, à d’autres fins que la reproduction. Les sillons d’un disque de cire et de large dimension peuvent être gravés au moyen de l’agrandissement et de la réduction photographiques, sans passer par l’enregistrement musical. Il en résulte des nouveaux sons. Dans son article « Neue Gestaltung in der Musik — Möglichkeiten des Grammophons » (revue Der Sturm 7, 1923), il résume sa position en matière de nouveaux media et rappelle un texte fondamental de Piet Mondrian, « Die neue Gestaltung in der Musik und die futurischen italienischen Bruitisten », dans lequel ce dernier analyse les fondements d’un renouvellement de l’art des sons, à partir des recherches futuristes : « Les bruits dans la nature naissent d’une fusion simultanée et continue. L’ancienne musique, en détruisant partiellement cette fusion et cette continuité, a fait dériver les sons de ces bruits et les a ordonnés dans une certaine harmonie. Pour obtenir une forme plus universelle la nouvelle musique devra oser un nouvel ordre des sons et non-sons (bruits spécifiques). » (De Stijl 2, 1923) 
Les premiers essais d’une nouvelle musique assurée par des découvertes techniques se sont produits grâce à des tubes amplificateurs. Le développement qu’a mené Moholy-Nagy est étroitement lié au texte de Mondrian. Il propose d’utiliser le phonographe comme nouvelle source sonore, comme instrument de reproduction et comme instrument de création, de manière à produire des signes sonores sans existence acoustique préalable. Aussi, à ce stade, a-t-il énuméré quatre possibilités d’utilisation : 1. Établir une liste de signes qui rend inutile l’utilisation d’instruments pré-existants ; 2. Ces signes permettent une nouvelle gamme grapho-mécanique (nouvelle harmonie mécanique) ; 3. Le compositeur peut rendre une musique directe. La musique ne dépend plus de l’interprète ; 4. Introduction de ce système lors de représentations scéniques, ce qui implique indépendance et diffusion des œuvres. De telles considérations amènent à la musique concrète, aux travaux des pionniers Pierre Schaeffer et Pierre Henry.
Ensuite, il a montré que les essais acoustiques peuvent se dérouler de la manière suivante : 1. Utiliser ce grand disque cité précédemment, pour ensuite le réduire par des moyens techniques, procédé zincographique et galvanoplastique (cliché photo ou autotypie) ; 2. Étudier des signes graphiques des phénomènes acoustiques les plus divers avec l’utilisation d’appareil de projection et de film ; 3. Étudier des sons mécaniques et en tirer une langue graphique spécifique ; 4. Production — graphique : suivre les ondes graphiques pour se faire une idée de la représentation graphique. Moholy-Nagy préconise ce qui est appelé plus tard des Hörpartituren (partition d’écoute) où, selon Costin Miereanu, « Pour la première fois, une notation s’adresse aussi bien aux spécialistes qu’à l’auditeur “non privilégié”. »(16) Malgré tout, une telle notation paraît difficile à lire, que ce soit pour le musicien ou le mélomane ; 5. Envisager des improvisations sur les disques de cire, dont les résultats ne sont, en théorie, pas prévus.
Peu de musiciens vont s’intéresser aux théories de Moholy-Nagy. Adorno a en effet remarqué qu’à l’époque de nombreux musiciens ont eu une peur panique de ce nouveau médium. Ils ont davantage réagi à une nouvelle dynamique de la vie dans les grandes cités, ce qui implique une extension du matériau sonore (Varèse), une dissolution de l’harmonie, des essais avec des orgues de couleur et des compositions pour instruments électroacoustiques. Cependant, ils sont aussi séduits par la capacité d’enregistrement des disques. Ainsi, Igor Stravinsky a écrit dans « Meine Stellung zur Schallplatte » qu’il fallait « créer une musique propre à la reproduction phonographique, une musique qui n’atteindrait son authenticité, la sonorité originale, que lors de la reproduction mécanique. » (Kultur und Schallplatte 9, 1930)

Conclusion
En évacuant le tableau, les arts plastiques se sont bien accommodés de nouvelles formes d’expression artistique, dont font partie le livre d’artiste et le disque. Les enregistrements d’action performative ou poétique sont de ce point de vue des documents semblables à des « photographies acoustiques », c’est-à-dire des traces sonores d’événement en direct, qui permettent de modifier et d’influencer la perception visuelle. Selon Rudolf Lothar, le disque permet de « s’enivrer des images que les sons font apparaître comme par enchantement ». Ce sont aussi, dans le cas d’enregistrement d’action performative et poétique, des images qui remémorent des objets d’exposition ou des personnes, des éléments susceptibles de servir de compléments acoustiques à l’œuvre d’un artiste. À ce titre, les enregistrements de sculptures sonores, d’installations sonores ou de performances (poétiques ou autres) sont plus que des documents.  

© Olivier Lussac
Musica Falsa n° 5, octobre-novembre 1998, pp. 40-42.

* Futuraslaves est une traduction française de boudetliané (au sg boudetlianine), néologisme forgé par Khlebnikov. Il existe aussi d’autres traductions : averinistes, seraniens, futuriens.
** Dont la traduction est « écart » ou « lapsus ».
1. Dieter Schnebel, « Musique de son et de sens », dans Poésies sonores, Vincent Barras et Nicholas Zurbrugg, (ed.), Genève, Contrechamps, 1993.
2. Cité par Françoise Janicot, Poésie en action, Issy-Les-Moulineaux, Loques, Nèpe, 1984, p. 121, (traduction Philippe Mikriammos).
3. Dick Higgins, Barrytown, New York, 4 janvier 1983.
4. Jean-Claude Marcadé, L’Avant-garde russe, Flammarion, coll. « Tout l’Art Histoire », 1995, Paris, p.173.
5. Yves Bergeret, catalogue Les Livres futuristes russes, Centre Georges Pompidou, Bibliothèque publique d’information, Paris, 1995, p. 5.
6. Op. cit., p. 14.
7. Vladimir Markov, « Les Futuristes russes » in catalogue Poésure et Peintrie, Réunions des musées nationaux, Musées de Marseille, centre de la Vieille Charité, Marseille, 1993, p. 178.
8. Jean-Claude Marcadé, L’Avant-garde russe, op. cit., p. 453.
9. Vladimir Markov, « Les Futuristes russes », art. cit., p. 157.
10. Jean-Claude Marcadé, L’Avant-garde russe, op. cit., p. 181.
11. Jean-Claude Marcadé, L’Avant-garde russe, op. cit., p. 173.
12. Nicolas Berdiaev, Crise de l’art, Moscou, 1918, p. 3.
13. Costin Miereanu, Fuite et conquête du  champ musical, Paris Klincksieck, 1995, p. 31.
14. Hans Heinz Stuckenschmidt, Die Musik eines halben Jahrhunderts, 1925-1975, Essay und Kritik, Munich, 1976, repris in catalogue Écouter par les yeux, Objets et environnements sonores, ARC, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1980, p. 10.
15. Lászlò Moholy-Nagy, Malerei Fotografie Film, Mayence, Neue Bauhausbücher, 1967, p. 28 repris in Ursula Block, Michael Glasmeier, catalogue Broken Music, Artists’ Recordworks, daadgalerie Berlin, Gemeentemuseum Den Haag, Magasin Grenoble, 1989, p. 39.
16. Costin Miereanu, Fuite et conquête du champ musical, Paris, Méridiens/Klincksieck, 1995, p. 50.

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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:39

     La poésie beat noire est aussi profondément enracinée que sa musique, née après le swing, dans les années quarante, affectant intensément la vie quotidienne américaine. Avec le bebop (1), le jazz américain changea tout ce qu’il touchait. Le bebop représentait la vie, la liberté par rapport au jazz traditionnel de Louis Amstrong. Il devint une nouvelle tendance facilement reconnue et imitée par les jazzmen blancs. Charlie «Yardbird» Parker et Dizzie Gillespie personnifièrent le bebop avec d’autres pionniers, pianistes, tels que Bud Powell, Thelonious Monk, les batteurs Max Roach et Kenny Clarke, le guitariste et le compositeur-arrangeur Tadd Dameron. Charlie Parker était connu par toute la génération. Dizzie Gillespie disait que Parker « était l’architecte du nouveau son. » Le bebop était si innovant que cette musique devint l’avant-garde jazz.


    La figure la plus célèbre du bebop est sans conteste Dizzie Gillespie. Selon LeRoi Jones, le bebop représentait « une diversité rythmique et une liberté réellement valables ». Parker et Gillespie changèrent ainsi le jazz. Martin Williams pensait que « L’œuvre de Parker impliquait que le jazz ne devait pas être pensé comme un arrière-plan énergique au salle de bar, ni comme vaudeville ou musique à danser, mais plutôt comme musique à écouter. » Le bebop donna au jazz un nouvel horizon et à la vie américaine un nouveau style, non pas en tant que jeu mais en tant que manière d’être. Le jazz ne fut définitivement pas la musique des noirs, mais devint l’expression de l’homme face à son angoisse personnelle et historique.

    Charlie Parker connaissait les œuvres de Stravinsky et de Schœnberg et ce fut l’artiste musicien le plus déconcertant de son époque. Le bird exerça une influence profonde sur tout le jazz des années cinquante et, loin de la musique joyeuse qu’exprimait ordinairement le jazz, Parker développait au plus haut point un vertige musical angoissé et hallucinatoire, qui marqua une partie importante de l’art contemporain. Le jazz est la musique de l’exil et du mixage de toutes les musiques entendues et mémorisées, de toutes les langues africaines et caraïbes ainsi que du français cajun et de l’anglais.

    Ainsi, le scat, langue agrammaticale chantée constituait une contribution essentielle à la poésie phonétique et, selon Jean-Jacques Lebel, « Le jazz est, par définition, un laboratoire, un mouvement transculturel, une contre-société. Mon ami Mingus a nommé un des orchestre le “Jazz Workshop”. C’est tout dire (2). » Jack Kerouac et Zoot Sims improvisaient des « haïkus » poétiques sur le mode des cuttings contests. Un musicien jouait un solo de trompette, il était ensuite interrompu par le trombone, puis par la clarinette, etc. Jack Kerouac, pendant ce temps, improvisait un court poème, entrecoupé par quelques mesures du saxophone ténor, Zoot Sims. Il s’agissait d’un dialogue entre deux langages, d’une réintroduction de la poésie dans la musicalité pure, dans un ensemble orchestral de jazz. Jean-Jacques Lebel avouait avoir été influencé par ce type d’improvisation et cherchait, à travers cette pratique, le cri organique de l’homme : « C’était de la poésie directe, émanant directement du corps, grâce à une sorte d’organe ajouté (le saxophone) (3). » L’improvisation pourrait être considérée comme une non-conformité par rapport à un modèle pré-existant ou la reconnaissance de l’absence de tout modèle pré-existant.

    Le free (et aussi la poésie directe) n’obéit plus à celle du jazz classique. Charles Mingus déclarait : « Imaginez un cercle entourant chaque temps — chacun peut alors jouer ses notes n’importe où à l’intérieur de ce cercle et cela lui donne l’impression de disposer d’un plus grand espace. Les notes tombent n’importent où à l’intérieur du cercle, mais le sens original du « beat » est ressenti de la même façon qu’avant. […] La pulsation est en vous. Quand vous jouez avec des musiciens qui pensent ainsi, vous pouvez faire n’importe quoi. Chacun peut s’arrêter et laisser continuer les autres. On appelle cela “strolling”, se balader (4) . » L’improvisation free anéantit tout ce qui auparavant pouvait ressembler à des unités musicales. Ces unités « brisées » ne sont pas reliées en des phrases musicales, elles sont plutôt « alignées » selon un ordre improvisé et imprévisible, ce qui génère une intensité nouvelle.

    L’improvisation provoque alors des ruptures, des extensions et, selon Daniel Caux, des « Secousses, brisures, sons de cymbales stoppés net, roulement de caisse claire, de grosse caisse, silences, soubresauts, accumulations soudaines, véritables télescopages de sons : autant de fausses pistes, rythmiques, de chausse-trappes qui empêchent l’auditeur de prendre un recul suffisant pour en disséquer le mécanisme interne et lui demandent au contraire de vivre étroitement les aventures du rythme (5). » Le jazz free est bel et bien une musique du cri, comme le pense Jean-Jacques Lebel. Il en va de même pour la poésie. Le poète noir LeRoi Jones fut ainsi influencé par la pièce d’Artaud, Pour en finir avec le jugement de dieu, lorsqu’il était en train d’écrire The System of Dante’s Inferno.

    En 1947, Antonin Artaud avait écrit cette pièce commanditée par la Maison de la Radio. C’était contre le français, cette « langue de bois » selon Jean-Jacques Lebel qu’Artaud avait écrit Pour en finir avec le jugement de dieu. La censure gouvernementale frappa la pièce et il fallut attendre 1968, pour que celle-ci soit levée. Artaud, selon Jean-Jacques Lebel, évoquait un dieu sans majuscule, dont le récit s’adressait à tous, « par le truchement de rythmes, de vibrations sonores, de phonèmes, sans passer par la grammaire, la syntaxe ou le vocabulaire d’une langue maternelle (française ou autre) (6). » La poésie d’Artaud se rapprochait évidemment de celle des dadaïstes. C’était « Une sorte de mixage schizo de tous les langages possibles, de tous les vocabulaires, de tous les phonèmes, de tous les sons […] mixage qui relève directement de la pensée poétique elle-même, avant qu’elle ne se constitue en littérature, en peinture, en musique, en linguistique, en discours codifié. » Une telle expérience radiophonique, fatalement, influença les poètes François Dufrêne, Henri Chopin, Bernard Heidsieck et Jean-Jacques Lebel, ainsi que ceux de la beat, car ce type de poème, comme le jazz free, « est le synopsis d’une expérience vécue ».

    Un soir de 1958 ou de 1959, Jean-Jacques Lebel vola l’enregistrement de Pour en finir avec le jugement de dieu et entreprit une écoute sur magnétophone chez lui, rue Caulaincourt, invitant des amis, Ginsberg, Corso, Gysin, ainsi que Ian Sommerville, Harold Norse et Takis. Assis en cercle par terre, ils écoutèrent attentivement la pièce qui, selon les termes de Lebel, était « inouïe ». Ginsberg demanda de repasser la bande, après une lecture normale. «On a donc remis la bande “à l’envers”, raconte Lebel, et c’est à ce moment-là qu’on a entendu la voix d’Artaud telle qu’elle avait été enregistrée. J’avais tout simplement, par erreur, placé la bande à l’envers, la première fois !… » Les poètes présents furent influencés par cette voix, au point où Ginsberg pensa à faire des copies, pour les envoyer à ses amis. « Et c’est ce qu’il fit. Cela a transformé la poésie américaine. » Après l’audition de la pièce censurée, Michael McClure écrivit ses Ghost Tantras et Pour en finir avec le jugement de dieu modifia  les visions théâtrales du Living Theater.

    Il s’agit de jouer avec l’expérience vécue, avec ce langage « libre » avec ce virus comme le disait William S. Burroughs, sous toutes ses formes, parfois de manière hallucinatoire, comme laboratoire des arts. Il faut évidemment produire autre chose, autrement, pour changer les règles du jeu social et pour échapper à l’idée centrale et unitaire de la culture dominante et à la prétendue « supériorité philosophique et artistique » du monothéisme sur les autres formes de pensée, car, comme le souligne fort justement Jean-Jacques Lebel : « On peut affirmer que, depuis Dada et Finnegans Wake, “l’idée centrale et unitaire” n’existe plus qu’à l’état de fantasme ou de nostalgie, car l’œuvre peut aussi s’organiser autrement […] Les notions mêmes de “centralité” et d’”unité” ont volé en éclats dans la sphère artistique comme dans la sphère politique. » Un art fondé sur la complexité, sur la dissonance, échappe à l’uniformité, à la domestication et à la normalisation. Chaque œuvre « libre » crée au contraire son propre langage et remet en cause les codes, les hiérarchies, les classifications et les critères d’appréciation élaborés par les institutions. Aussi, excède-t-elle les modes de perception communs et les limites que la société assigne à l’art. « Il y a des actions ludiques, rappelle Jean-Jacques Lebel, sans autre objectif que la jouissance extatique, la libre plongée dans le flux désirant du Réel. C’est ce que Schwitters appelait le Weltgefühl (“the cosmic feeling”, la sensation cosmique). »

    Mais le problème qui se pose pour toutes les œuvres « inadaptées » est la circulation à travers un contexte social de plus en plus standardisé et stérélisant, parce que celui-ci est toujours replié sur lui-même. Or, finalement, les arts et la société ne peuvent se renouveler sans un processus de mixage, c’est ce que le poète Édouard Glissant nomme la créolisation, où tout se mélange, s’entrechoque, et où, selon Lebel, « tous les flux agissent et se répandent dans tous les sens ».

© Olivier Lussac
Musica Falsa n° 2, février-mars 1998, p. 17-18.

(1) Selon Gillespie, « Cette expression fut inventée par les media et la musique fut très mal accueillie — une radio d’Hollywood devait même l’interdire. […] Tout ce qu’ils voulaient, c’était du Dixieland, ils détestaient notre musique » cité par Tony Palmer, All you need is love, Paris, Albin Michel, 1978, p. 59.
(2) Jean-Jacques Lebel, « entretien avec Arnaud Labelle-Rojoux », catalogue Hors-Limites, l’art et la vie 1952-1994, Paris, Centre Georges Pompidou, 1994, p. 113.
(3) ibid.
(4) Charles Mingus, Moins qu’un chien, Paris, Lafond, 1973, p. 330.
(5) Daniel Caux, « Chronique sur le Free Jazz », L’art vivant, n°12, p. 30 cité par Dominique Avron, L’appareil musical, Paris, 10/18, p. 116.
(6) Jean-Jacques Lebel, Poésie directe, Paris, Opus International, 1994, p. 15.

Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Arts - Communauté : ECOUTE ECOUTE
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:32

    Dans son essai Penser la musique aujourd’hui, Pierre Boulez fut violent dans sa critique contre les musiques actuelles qui ne reposaient plus, selon lui, sur le principe sériel. Dans un enregistrement audio des Ferienkurse de Darmstadt (1959), il prononça aussi les mots suivants : « De tout cela, je retiens, au premier chef, l’anecdote, et la leçon des surréalistes — en sens contraire — ne semblerait pas encore tout à fait comprise et assimilée. Le seul acte vraiment révolutionnaire, prétendait Breton, est de descendre dans la rue avec un revolver et de tirer sur les passants. Nous transformerions ce propos en disant que la vraie musique révolutionnaire serait de venir dans une salle de concert et de tirer sur les auditeurs. Ce serait leur dernier concert. Ce serait le choc à sa plus extrême puissance. Malheureusement, jusqu’ici, telle révolution n’est guère possible — peut-être seulement par suite de malentendu entre l’acteur et les spectateurs. Au lieu de cet acte fondamental, nous n’avons donc que des anecdotes de choc qui subissent mal la répétition. Naturellement je noircis un peu — mais si peu — la situation. »(1) De tels propos montrent à l’évidence que le compositeur français se méfiait et se moquait des musiques qui ne répondaient pas aux critères traditionnels. Ces nouvelles musiques avaient en effet intégré de nouveaux moyens qui relevaient eux-mêmes de la citation, de la transformation des sons, du collage et du montage. Elles déconstruisaient les principes d’une musique écrite et brisaient les structures homogènes de l’œuvre. Elles délaissaient la continuité temporelle, affirmaient la juxtaposition, la superposition et la simultanéité. Elles devenaient, avec le temps, des formes mixtes, le résultat d’une opération ou d’un processus ouvert sur  une « polymatérialité » (Umberto Boccioni) ou sur une forme « polyartistique », selon le compositeur Costin Miereanu : « …tous les éléments-matériaux font partie d’un champ plus étendu, le champ polyartistique, bien plus riche que les “petits” domaines monoartistiques ; ce champ n’est plus conçu comme un enclos topographique délimité, mais plutôt comme un processus vectoriel plus ouvert à toute recherche et stimulations interdisciplinaires où les formes d’expression doivent suivre aussi les mêmes exigences dynamiques afin de devenir des expressions “multisensorielles”. […] passant tantôt par le postdadaïsme, tantôt par le happening ou par l’art environnemental aboutissent aux recherches “pluridisciplinaires” des dernières décennies. »(2)
Il s’agissait à l’origine de remettre en cause les modèles de la musique par une attitude transformative, libérant un type de pluralité artistique, différent de celui opéré par les futuristes, les constructivistes, les dadaïstes ou les surréalistes. La naissance se fit donc tout d’abord par l’éclatement de l’espace de l’écriture musicale, impliquant en même temps l’acte même de composer. 
C’était une remise en jeu des langages artistiques, d’un décloisonnement des catégories et d’une indifférence des rôles, confrontant les spectateurs à une situation perceptive particulière, comme le remarque Chantal Pontbriand dans ses Fragments critiques, « Les notions de performance et de processus ont contribué à changer considérablement le sens du temps et de l’espace dans l’art de ce siècle et ont amené avec elles une compréhension de l’art et du monde différente. […] L’effet de flux constant engendré par les nouvelles œuvres a éloigné l’art de la représentation pour montrer ce qu’il y a d’irreprésentable : soit l’entre-deux des choses, ce qui passe, ce qui transite dans notre appréhension de la vie, ce qui souvent demeure infixé, ou infixable par les moyens traditionnels de visualisation et de représentation. […] Les nouvelles formes d’art nous laissent voir l’entre-deux, l’espace entre, l’espace sans nom »(3). Et si la composition cesse d’être un espace clos, elle envisage de nouveaux paramètres sonores, des ouvertures aux domaines du visuel, du théâtral et du poétique, par l’usage de graphiques, de textes, de photographies… devenant ainsi non pas une écriture fixant définitivement les notes, mais une « notation paramusicale », ou « notation de situation » servant exclusivement à la performance. Ou bien est-elle, comme le pense Max Ernst dans Au-delà de la peinture (1937), « …la rencontre fortuite et artificiellement provoquée de deux ou plusieurs réalités dans leur essence sur une surface évidemment appropriée – et l’étincelle de poésie qui jaillit du rapprochement de ces deux réalités. »

Revenons à une situation musicale extrêmement tendue entre les tenants de la tradition européenne et ceux qui commençaient à explorer des nouveaux domaines de composition, d’interprétation et d’écoute. Retournons donc en 1958 dans une Allemagne sûre de son pouvoir musical, dans cette fameuse année où John Cage explora les fondements de la musique à travers sa série de conférences aux Ferienkurse de Darmstadt. C’est essentiellement une attaque contre la nouvelle vague de compositeurs, dont les principes reposaient sur une conception ouverte de la partition, jusqu’au point où, selon Jean-Yves Bosseur, « l’activité du musicien devient polyvalente et rejoint une certaine forme de théâtre, un théâtre d’actions conjointement visuelles et sonores, sans effet délibéré. »(4) John Cage fut en vérité la cause de tous les maux, parce qu’il acceptait qu’une œuvre musicale soit intégralement fondée sur le hasard, alors que Pierre Boulez préférait la conception de l’œuvre ouverte. Dans le texte intitulé « Aléa »(5), ce dernier refusait en effet le « hasard par inadvertance » ou « sans contrôle » du compositeur américain. Une telle conception et un tel affrontement ne furent pas inoffensifs, lorsque ceux-ci furent repris dans le fameux livre, Opera Aperta, d’Umberto Eco (1962) : « Même dans l’affirmation d’un art de la vitalité, de l’action, du geste, de la matière triomphante, du hasard, il s’établit encore une dialectique entre l’œuvre et l’“ouverture” de ses “lectures”. »
    Pour Boulez, le hasard était nécessairement dirigé et reprochait à Cage que « La forme la plus élémentaire de la transmutation du hasard [soit] située dans l’adoption d’une philosophie teintée d’orientalisme qui masquerait une faiblesse fondamentale dans la technique de la composition. » Bref, il accusait l’artiste californien de ne savoir composer. Quel était donc le choix du français ? il préférait une possibilité d’introduction au hasard, à l’intérieur d’une forme écrite et de ses structures constitutives. Il ouvrait assurément la forme musicale, mais ne la détruisait pas. Seuls différents parcours dans l’œuvre étaient possibles pour l’interprète. Boulez s’en tenait essentiellement à un « sens global dirigé », où le hasard était écrit dans un déroulement ouvert.
    Un autre compositeur, Karlheinz Stockhausen, dont le rôle fut également fondamental à Darmstadt, refusa la conception aléatoire de Cage et s’en tint aussi à un processus global, tout en intégrant une conception du développement musical en moments (Momentform). Il introduisit, au cours des années cinquante, ce qui fut nommé des formes variables, multiples ou plurielles (Vieldeutige Form), souhaitant dépasser les principes de formes mobiles fermées dans un système stable (Boulez). Aussi mit-il en place la notion de « processus » au lieu de « fonctions formelles », si bien que les limites entre les différentes composantes musicales devinrent beaucoup plus floues que celles des « formes mobiles à permutations ». Le début et la fin, comme la durée globale, ne furent pas déterminés et le parcours fut laissé au libre choix de l’interprète. Comme le souligne Michel Rigoni, « Il s’agit de jouer sur des phénomènes globaux, de travailler sur l’écoute interne des sons à travers les événements instrumentaux, les phonèmes du chœur greffés sur la trame harmonique, cela s’ajoutant à la circulation spatiale. Le principe de la Momentform est désormais un facteur important dans la production à venir du compositeur. Il est clair que la nouvelle syntaxe musicale pose le problème du déroulement des événements et celui de la perception des moments qui constituent le flux musical. »(6)
    Ce qui distinguait la conception de Stockhausen de celles de John Cage, c’était justement l’indétermination ou l’élargissement du hasard à toutes les dimensions de la composition et de l’interprétation. En introduisant des moments dans le flux musical, Stockhausen acceptait que le processus puisse remplacer les fonctions formelles stables de la tradition musicale. Avec la « forme momentanée », Stockhausen se situait entre un Pierre Boulez qui refusait le « hasard par inadvertance » et qui prônait une œuvre ouverte et globalement contrôlée, et un John Cage, pour qui la musique était évidemment une forme ouverte, mais à un point où celle-ci était débarrassée de toutes prescriptions et de toutes relations prédéterminées par le compositeur. Cage radicalisait l’ouverture au hasard, en acceptant que tous les sons ou tous les bruits puissent être utilisés en musique. La cohérence de structure ou de forme s’avérait inutile et l’œuvre ne transmettait plus de message, mais un processus sans but : « Le but de ce type de musique sans but, disait Cage, serait atteint si les gens apprenaient à écouter ; s’ils pouvaient découvrir lors de cette écoute que les sons qu’ils préfèrent, en réalité, aux sons d’un programme musical à la radio sont ceux de la vie quotidienne. » (« Unbestimmtheit », Die Reihe Nr. 5, Vienne, 1959) Il s’agissait, pour Cage, de manipuler le public qui s’attendait à un objet d’élite, pour le contraindre à contempler, voire à accepter de simples choses réelles. En embrassant tous les aspects du quotidien, Cage évacuait la personnalité de l’artiste. « Contempler de simples choses réelles, rappelle Mike Kelley n’était pas du même ordre que projeter une personnalité impassible. Plutôt que de représenter un retrait psychologique délibéré loin des feux de la célébrité ou de la cacophonie des mass media, cela supposait d’embrasser le quotidien. Pour Cage, embrasser le quotidien revenait à évacuer la personnalité de l’artiste comme véhicule conscient de l’expression et, par-là même, la gravité existentielle associée à la création artistique. […] Par conséquent, le rôle de l’artiste (du scientifique, du chercheur) changea… »(7) En prônant l’ouverture à tous les possibles, en terme de musique et d’éventualités non musicales, Cage invalidait la dialectique, précisément celle de Eco, qui restait opérante dans les compositions et de Boulez et de Stockhausen. Costin Miereanu a fort bien précisé cet avatar des œuvres mobiles : « Malgré leur intention libératoire, ces premières œuvres mobiles retombent en fin de compte sur un objet esthétique à l’image de l’œuvre fixe. La démarche y est quelque peu illusoire : on n’obtient ni détachement, ni indétermination car “l’œuvre se referme comme un coquillage”. Ainsi, on en revient à la contradiction entre forme voulue et forme effective ; toutes ces œuvres se veulent “ouvertes”, mais en réalité, elles ne sont qu’à demi “fermées”, ce qui trahit, au fond, de la part des compositeurs, une “volonté de répression”. »(8) Dès lors, il soufflait un vent de fraîcheur sur l’avant-garde darmadtienne, qui ne prit au sérieux ces expériences américaines. Cage offrit pourtant une expérience libératrice, donnant la permission de briser les liens ténus de la musique sérielle, du « maniérisme dodécaphonique ». De nombreux jeunes compositeurs en furent grandement influencés et s’engouffrèrent dans la brèche offerte à toutes les « nouvelles aventures » et dans le télescopage entre différentes cultures musicales.

    Pendant les cours d’été de 1958, à l’Institut International de la Musique à Darmstadt, le jeune coréen Nam June Paik fait la connaissance de Cage. Dès 1957, il suit les cours d’été de Karlheinz Stockhausen et de Luigi Nono. À l’automne, il décide de s’installer à Cologne. Mais, contrairement à ce qu’il espère, il n’est pas accepté au studio de musique électronique et doit se contenter de composer dans son atelier (Aachenerstrasse 687, Cologne). Il fait part d’un projet dans une lettre, datant du 8 décembre 1958, envoyée à Wolfgang Steinecke(9), directeur des Ferienkurse (Kranichsteiner Musikinstitut). Dans cette missive, il annonce son programme musical : « J’écris un nouveau morceau “hommâge [sic] à John Cage”. C’est du “théâtre pure” [sic]. Schönberg écrivait “atonal”. John Cage a écrit “a-composition”. Moi, j’écris “a-musique”. » Pour jouer un tel morceau, Paik a prévu deux pianos, un normal ou à queue et un très mauvais piano « préparé », ainsi qu’un scooter. Des musiciens lisent des journaux, parlent avec le public, poussent les pianos, en renversent un. Comme sur la scène, les spectateurs doivent agir en jetant des feux d’artifice, en tirant au pistolet et en brisant du verre.
L’ensemble est accompagné d’un collage sonore, fait d’extraits d’informations, de prévisions météorologiques, de reportage sportif provenant de la radio, de boogie-woogie, de bruit d’eau, tandis que la moto se ballade, pétaradant dans la salle. Pour Paik, exactement comme pour Cage, les sons peuvent être libérés de leur fonction initiale. Ils sont décontextualisés. Il s’agit de créer une a-musique dans le sillage de Cage, avec une tendance prononcée pour la participation et pour la destruction d’instruments de musique, dont la naissance se situe dans des pratiques dadaïstes.
Lors d’une soirée autrichienne, la Zwei Welten, 2. Litterarisches Cabaret, le 15 avril 1959, Gerhard Rühm et Friedrich Achleitner arrivèrent sur scène à bord d’une moto, avec des masques d’escrime. Puis, après avoir joué quelques musiques et lu quelques passages de livre, ils détruisirent un piano. Les soirées du Wiener Gruppe étaient connues en Allemagne. Dans une autre soirée, le 20 juin 1961, Jean Tinguely, Robert Rauschenberg, Jasper Johns et Niki de Saint-Phalle participèrent à une performance intitulée Homage to David Tudor au Théâtre de l’Ambassade des États-Unis à Paris. Lorsque David Tudor jouait la musique de John Cage, les quatre artistes présentaient simultanément des actions prédéterminées dans le temps. Jean Tinguely coordonnait une sculpture mécanique autodestructrice ; Robert Rauschenberg peignait sa First Time Painting sur la scène, le dos de la toile face au public ; à la fin, le public ne vit jamais la toile. Jasper Johns tirait sur une toile faite de fleurs [sous forme de cible, marquée des deux noms : Tudor/Johns], tandis que Niki de Saint-Phalle créait un de ses fameux Tirs. Et si, par exemple, le poète-compositeur Dick Higgins ne tira jamais sur les auditeurs, il le fit tout de même, prenant pour cible une partition, les impacts servant de notes (Symphony No. 48, premier mouvement, 1969). La proposition de Breton est donc possible et parfois envisagée en musique.
    Pour le compositeur coréen, c’est, d’une part, le début d’une phase créatrice, laquelle se fonde en même temps sur des collages de bandes enregistrées, agrémentés d’actions, c’est-à-dire le son accompagné de sa visualisation. Et, d’autre part, impressionné par le compositeur américain, Paik se réconcilie avec sa culture d’origine. Au début, il est sceptique face aux méthodes de composition qui utilisent l’aléatoire, à partir de la pensée bouddhique zen. Aussi, écrivait-il dans un article intitulé AV. J.C./AP. J.C. qu’« À mes yeux, il était un moderniste zen américain… Ma conversion en un fervent cagien est due à son concert avec David Tudor… »(10) Cage fut donc fondamental pour le Coréen, mais sa démarche lui semblait suspecte, « Les gens disent souvent que Cage était un bon philosophe de la musique, qui influença de nombreux talents, mais qu’il n’était pas lui-même un bon compositeur. En ce qui me concerne, c’est archi-faux. C’est sa musique qui m’a attiré et non sa théorie. En 1958, à Darmstadt (Allemagne), j’ai d’abord assisté à ses conférences, lesquelles ne m’impressionnèrent guère. »(11) Durant les Ferienkurse de 1958, Cage présente trois conférences sur les thèmes suivants : Changes, Indeterminacy and Communication, par lesquelles le compositeur donne son point de vue sur la musique et la composition(12). Ces communications prennent une forme peu commune. Il s’agit d’analyser la composition dans les termes du processus (Composition as Process). Changes se fonde sur sa composition Music of Changes, à partir de laquelle la déclaration prend la même durée que la pièce musicale. Lorsque des pauses sont nécessaires dans la musique, elles le sont également durant la lecture. Le hasard et l’indétermination deviennent par conséquent des moyens essentiels au travail de Cage. Il souligne dans Changes ce rapport qu’il entretient avec sa Music for Piano, jouée à Darmstadt : « Dans cette pièce, les notes étaient déterminées par les imperfections du papier, sur lequel la musique était écrite. Le nombre des imperfections était défini par hasard. »(13) Le processus, plutôt que le résultat, devient également la clé de voûte des œuvres de Paik.
    Presque immédiatement, il profite de ce rapprochement, pour créer cet Hommage, dont l’exécution marque une nouvelle phase de création. En effet, L’Hommage à John Cage peut être considéré comme le point de départ de la période dite de l’action music qui dure de 1959 à 1962. Elle désigne ses débuts d’exposant à la Galerie 22 à Düsseldorf, sa participation aux concerts dans l’atelier de Mary Bauermeister à Cologne et son engagement dans un nouvel art à Wuppertal. Cette phase hautement subversive lui vaut le titre de « terroriste de la culture ». Cet Hommage correspond, selon Edith Decker, à une phase de purification, où Paik tente d’évacuer des années de pression culturelle(14). Ce passage à la violence destructrice. L’artiste s’attaque aux instruments traditionnels de la musique et s'accorde parfaitement avec ce changement qu’il a ressenti lors du concert de Darmstadt. Cette conversion cathartique, courant sur une période de quatre ans, démontre l’annihilation des critères traditionnels de l’art. John Cage, face à cette violence excessive, en est profondément et visiblement effrayé. Dans une autre lettre adressée au Dr Wolfgang Steinecke (2 mai 1959), Paik en décrit le déroulement, comme « l’antithèse grave (et non-restauratrice) au maniérisme dodécaphonique. […] (Pourtant j’aime toujours beaucoup Schönberg et Stockhausen). » 

Suite à la performance de Paik, Zimmermann écrivit une lettre(15) à Mary Bauermeister, pour lui indiquer son intérêt et prépara le scénario d’un happening, qui ne fut jamais réalisé en public. Le 21 janvier 1965, Zimmermann conçut ce happening acoustique avec ses élèves en composition(16), qui doit non seulement être analysé en fonction de son lingual (pièce linguistique), Requiem für einen jungen Dichter, mais aussi par rapport à Fa:m’Ahniesgwow de Hans Günther Helms et à l’Hommage à John Cage. En effet, Zimmermann eut connaissance de la composition de Paik et il écrivit cette lettre le 24 juin 1960, une semaine après la première représentation de l’Hommage. Bien qu’il releva essentiellement son caractère ludique et absurde, il n’en fut pas moins fasciné. Le collage de cris fut une des influences pour Zimmermann, réminiscence de l’Hommage dans le finale de Die Soldaten. L’action de Paik dépassait largement les premières manifestations fluxus comme art-amusement et admettait un élément expressif. L’agitation et l’action que proposait une telle composition posaient un problème de compréhension, pour un compositeur qui était encore enraciné dans la tradition musicale. De même, Karlheinz Stockhausen en fit un reproche et conçut son Originale, en planifiant les différentes actions et en engageant de manière consciente divers éléments expressifs. Originale se rapprochait de 18 Happenings in 6 Parts de Allan Kaprow. Zimmermann emprunta le terme happening, parce que, lui aussi, élaborait un scénario de conception non-théâtrale. Si Zimmermann distinguait par principe le happening de l’action fluxus, comme le suppose Klaus Ebbeke, s’il envisageait de travailler cette forme de performance, c’est parce qu’après tout il s’ouvrait sur une nouvelle forme de participation, laquelle brise les catégories artistiques, comme dans son opéra Die Soldaten ou son lingual de 1967. Klaus Ebbeke a fort bien remarqué cette rencontre entre ce qu’il appelle des éléments a priori de grande valeur et des éléments a priori de moindre valeur. « Il s’agit d’une modification dans la compréhension de la réalité ; l’art et la réalité des années suivantes en subirent une influence durable. Zimmermann y rencontra des formes artistiques qui, par opposition à la conception musicale de son temps, ne connaissaient pas de hiérarchie entre un matériau a priori de grande valeur et a priori de moindre valeur. De plus, l’Hommage de Paik lui a sans doute montré que ces exercices artistiques considérés plutôt comme ludiques pouvaient parfaitement être combinés avec une part déroutante d’expressivité… »(17) Le happening annonçait de nouvelles possibilités de composition, en prônant l’équivalence des moyens et des media. Il renseignait encore sur l’hommage et sur des travaux de Paul Pörtner. Ce dernier traduisit Ubu Roi d'Alfred Jarry en 1959 et prépara sa Schallspielstudie II, créée en 1965. En 1960-61, Pörtner publia une anthologie, Litteratur Revolution 1910-1925, où, pour la première fois en Allemagne, de nombreux textes expressionnistes et dadaïstes furent reproduits, et Experiment Theater. Chronik und Dokumente en 1960 (Zürich). D’autres influences sont essentielles. Friedrich Knilli publia en 1961 un ouvrage intitulé Das Hörspiel. Mittel und Möglichkeiten des totalen Schallspiels (Stuttgart), où il annonçait les possibilités nouvelles du Hörspiel, tandis que Hans Günther Helms écrivit son Fa:m’Ahniesgwow, fondé sur l’œuvre de Joyce. Helms en fut l’un des premiers traducteurs et fit des lectures de Joyce lors d’une soirée de concert dans l’atelier Bauermeister le samedi 26 mars 1960. À partir de ces différents écrits, Bernd Alois Zimmermann devint sensible à l’expérience de la perméabilité (Permeabilitäts-Experiment (18) et à la création de nouveaux jeux sonores.
     
    Originale de Karlheinz Stockhausen est créé entre le 26 octobre et 06 novembre 1961. Les principaux personnages sont alors tenus par Stockhausen lui-même à la composition, Carlheinz Caspari à la réalisation, David Tudor  comme pianiste et percussionniste, Christoph Caskel en tant que percussionniste, Kenji Kobayashi au violon, Nam June Paik pour l’action music, le poète Hans Günther Helms, Mary Bauermeister pour la peinture, Edith Sommer jouant son propre rôle, Wolfgang Ramsbott à la caméra, Leopold von Knobelsdorff à la régie son, Liselotte Lörsch au vestiaire, Madame Hoffmanncomme vendeuse de journaux, quelques comédiens : Alfred Feussner, Harry J. Bong, Ruth Grahlmann, ainsi qu’une enfant, Christel Stockhausen, avec Eva-Maria Kox, Heiner Reddemann et Peter Hackenberger.
    Cependant, rien dans l’œuvre de Karlheinz Stockhausen jusqu’à octobre 1961 laisse directement présager une pièce comme Originale. Bien qu’elle possède des caractéristiques musicales, notamment l’influence de Kontakte, il semble que ce jeu théâtral s’appuie sur le happening. Derrière Originale, la présence et l’influence de John Cage est encore une fois inévitable. Le critique de théâtre et de musique, Egon Vietta, remarqua que, déjà en 1959, aucune influence n’était pressentie, si ce n’est celle du groupe de John Cage et du bouddhisme zen(19). Plus tard, Hans G. Helms souligna lui aussi l’influence très nette de Cage dans le journal Melos (n° 10, octobre 1960, p. 304), rappelant que de nombreux aspects du compositeur américain se trouvaient dans le manuscrit de Stockhausen. Naturellement, c’est en partie dans l’atelier de Bauermeister que Stockhausen découvrit les pièces théâtrales de Cage, notamment Water Music, Music Walk et Cartridge Music. En effet, le compositeur fut présent quatre fois lors de concerts dans l’atelier de Bauermeister (15-06, 18-06 et 9-10-1960, ainsi que le 14-10-1961).
    Stockhausen avait eu connaissance de la Theater Piece de John Cage. Car, en 1960, Hans Heinz Stuckenschmidten fit un commentaire toujours dans la revue Melos, dans un article intitulé « Die Dadaisten von Greenwich Village », après son voyage à New York (Melos n° 9, sept. 1960, p. 276). Peter Fischer nomma Originale un « opéra entre Dada et Dali »(20) et Siegfried Bonk le compara au Cabaret Voltaire (Kölner Anzeiger, 30-10-61). La description que Stuckenschmidt fit de la Theater Piece se rapprochait de ce que Stockhausen allait élaborer avec Originale. Stuckenschmidt conclua de la manière suivante : « Une clownerie dans un style technique du “Cabaret Voltaire”. […] le monde des Marx Brothers mixé avec celui de Tristan Tzara. » Il considérait donc la pièce de Cage comme un pot-pourri d’actions singulières : dans la demi-obscurité, des objets étaient accrochés à des câbles ; sur une table, des bougies allumées ; un liquide s’écoulait dans une cuvette ; un tuba sans pavillon était lubrifié par un homme en frac ; une danseuse jetait encore un bouquet à ses pieds… Toujours est-il que la description de Stuckenschmidt offrait de nombreux parallèles avec Originale. L’influence n’était donc pas fortuite. Cependant, au contraire de Originale, la Theater Piece changeait considérablement d’une représentation à l’autre (Theater Piece, Theater Circle on the Square, New York, avec David Tudor, Merce Cunningham, Carolyn Brown, Nick Cernovich et deux musiciens. On tirait dans des ballons de caoutchouc emplis de couleur, l’un des participants se rasait, un haut-parleur diffusait la marche de Tannhäuser, pendant qu’un intervenant entonna Parlez-moi d’amour. Pendant ce temps, John Cage, debout dans un coin, se mettait périodiquement à compter de un à vingt-trois, avec de longs intervalles de silence).
    Comme Cage, Stockhausen fit une partition élaborée pour son happening. Alors que Cage suivit, semble-t-il, la formulation de Fontana Mix (1958), sans que les deux partitions eussent en vérité quelque chose de semblable. Au contraire, le pianiste (David Tudor) et le percussionniste (Christoph Caskel) suivirent, à la lettre et pour Originale, la notation instrumentale tirée de Kontakte, si bien que la musique ne varia pas d’un pouce d’une représentation à l’autre. Il s’agissait d’une musique de scène, fondée à la fois et non seulement sur Kontakte, mais aussi sur Carré, Gruppen, Gesang der Jünglinge. Originale possédait donc une logique de composition et d’organisation.
    Alors que Cage laissait toute liberté aux interprètes, les actions étant différentes à chaque exécution, Stockhausen « voulait, selon Carlheinz Caspari, que ce soit toujours identique, toujours meilleur, toujours régler de manière très fixe »(21), si bien qu’aucune différence ne fut établie entre les représentations de Cologne et celle de New York, à l’exception près que seuls les acteurs changèrent. Ce que Cage s’efforçait d’atteindre était pour Stockhausen une occasion particulière, lorsque « Paik modifiait quotidiennement son exécution », autant que Feussner qui changeait lui aussi son texte et les autres interprètes leurs actions. Mais, définitivement, l’instrumentation musicale resta la même. Une stratégie compositionnelle était donc évoquée, d’un côté, la relation au hasard comme moment de liberté dans une composition déterminée, de l’autre, l’usage du hasard, pour modifier intégralement la structure interne d’une composition entièrement aléatoire.

    Il ressort de ces différentes opérations tout un travail sur le collage/montage, propre aux dadaïstes et ensuite aux surréalistes, dont la différence est sur ce point peu précise : la musique se prolonge d’un mouvement à l’autre. Que ce soit avec le collage ou avec le montage, les artistes abandonnent l’homogénéité de l’œuvre, ils interrompent la continuité spatiale ou temporelle et affirment la juxtaposition, la simultanéité, l’hétérogénéité. Les œuvres qui relèvent du collage/montage deviennent alors le résultat d’une opération, où le travail artistique est en même temps un travail de producteur qui opère des choix. Car, monter c’est choisir. John Cage disait bien dans Silence que « Beethoven est maintenant une surprise aussi acceptable pour l’oreille qu’une cloche à vache. »(22) Ou bien, comme le fait Daniel Charles dans Musiques nomades, il faut renvoyer la proposition de Paik (et de Cage) à Héraclite : « “L’assemblage le plus beau est un tas d’ordures assemblées au hasard”, complété de cette affirmation : “et cet assemblage, c’est le monde”. »(23) Le montage échappe ainsi à la notion de « temps à sens unique », mais apparaît comme un temps pluriel, différentiel et « polyartistique ». « Cage, poursuit Daniel Charles, a ouvert la voie non seulement aux musiciens occidentaux, mais aux musiciens extrême-orientaux et à tous les artistes de notre monde, vers une multiplicité élargie qui est susceptible d’englober, mais sans le moindre embrigadement, donc hors de toute européanisation, l’ensemble des potentiels créatifs de la planète ; et cela non pas à une fin unique ou unitaire d’homogénéisation ou d’unification, mais au contraire dans un sens centrifuge d’expansion des différences. »(24) L’invention dadaïste du montage, prolongée par la créativité surréaliste, est décisive, à partir du moment où, selon Daniel Charles, le temps présent absorbe le passé (grâce aux citations) et « est susceptible de contenir un avenir encore inaccompli »(25), la fameuse « ontologie du n’être-pas-encore » d’Ernst Bloch qui fut alors le philosophe qui a défini au mieux le montage : « Est montage : un échange où des parties et des éléments issus d’un ensemble passant dans un autre, violentant, dénonçant, bousculant tout ouvrage bien fini… Ainsi, le montage éloigne de mille lieues des choses qui voisinent dans la réalité de l’expérience et dans la nature à laquelle nous sommes accoutumés, tandis que des choses à milles lieues les unes des autres s’y retrouvent toutes proches. »(26) Le montage est une machine de guerre et un moyen de conjurer les formes purement linéaires. En même temps, il abolit l’attitude d’écoute passive et, définitivement, demande aux spectateurs d’agir, de devenir acteurs : « Le théâtre n’est plus un simple spectacle, mais un accélérateur d’énergies. »(27) Cette conception doit finalement être rapprochée de celle de Schwitters qui disait en 1919 dans sa Déclaration pour exiger un théâtre merz : « Disposez des surfaces géantes, saisissez-les jusqu’à l’infini, habillez-les de couleurs, déplacez-les dangereusement et détruisez leur virginale pudeur […]. Laissez les lignes se confronter et se caresser tendrement. Que les points y jettent étincelles, y dansent en rond et donnent ensemble naissance à la ligne […]. Prenez ensuite des roues et des essieux, dressez-les et faites-les chanter […]. Prenez un projecteur et déformez-en la lumière brutalement […]. Faites exploser des chaudières à vapeur pour fabriquer de la fumée de chemin de fer […]. Bref, servez-vous de tout, du filet à cheveux de l’élégance comme de l’hélice de l’Imperator, et toujours en fonction des proportions exigées par l’œuvre. »(28) C’est cela que John Cage appela « interpénétration sans obstruction » et Dick Higgins, « intermedia ».

© Olivier Lussac, octobre 99

« Le Jeu du collage/montage. Trois stratégies musicales : Paik, Zimmermann, Stockhausen », revue Pleine marge, n° 30, décembre 1999, I.S.C.A.M.-C.N.R.S., pp. 108-119.

(1) Cité par Gianmario Borio et Hermann Danuser, Im Zenit der Moderne. Die Internationalen Ferienkurse für neue Musik Darmstadt 1946-1966, Freiburg im Breisgrau, Rombach Verlag, 1997, 4 volumes, tome 2, p. 269 (enregistrement audio).
(2) Costin Miereanu, Fuite et conquête du champ musical, Paris, Méridiens Klincksieck, Coll. « Musicologie », 1995, p. 25.
(3) Chantal Pontbriand, « Introduction », Fragments critiques (1978-1998), Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, coll. « Critiques d’Art », 1998, p. 11.
(4) Jean-Yves Bosseur, John Cage, Paris, Minerve, 1993, p. 36.
(5) Conférence prononcée lors des cours de Darmstadt, 1957, reprise dans Relevés d’apprentis, Paris, Le Seuil, 1966.
(6) Michel Rigoni, Stockhausen …un vaisseau lancé vers le ciel, Lillebonne, Millénaire III, 1998., p. 56.
(7) Jeff Kelley, « Les Expériences américaines », catalogue Hors-Limites, l’Art et la vie 1952-1994, Paris, catalogue Centre Georges Pompidou, 1994, p. 50.
(8) Costin Miereanu, Fuite et conquête du champ musical, op. cit., p. 46.
(9) Manuscrit à l’Institut International de la Musique, Darmstadt. Copie dans Nam June Paik, Du Cheval à Christo et autres récits,  Bruxelles/Hambourg/Paris, Éditions Lebeer Hossmann, 1993 (traduction : Yves Cantraine), pp. 240-241 (traduction Juliane Regler).
(10)  Nam June Paik, Du cheval à Christo et autres récits, op. cit., p. 22.
(11)  Nam June Paik, « AV. J. C./AP. J. C. » in Du cheval à Christo et autres récits, op. cit., p. 22.
(12)  Cf. John Cage, Silence, Middletown, Connecticut, 1973, (première édition : 1961), quatrième édition : 1979, p. 18 et suivantes.
(13)  Op. cit., p. 27.
(14)  Edith Decker, « Introduction » in Nam June Paik, Du Cheval à Christo, op. cit. pp. 244-247.
(15)  Publiée pour la première fois dans Fluxus — Aspekte eines Phänomens, catalogue de l’exposition, Musuemsverein Wuppertal, 15 décembre 1981-31 janvier 1982, Wuppertal, 1981, p. 194.
(16)  Archives de l’Académie des Arts, Berlin, Archives Bernd Alois Zimmermann 1.62.11.9, © Sabine von Schablowsky.
(17)  Klaus Ebbeke, « La Genèse des “Soldats” », in Die Soldaten. Bernd Alois Zimmermann, Musica 88, Dernières Nouvelles d’Alsace, Contrechamps, 1988, p. 21 (traduction Carlo Russi), première parution : « Zur Entstehungsgeschichte der Soldaten » in Programme pour les représentations des Soldats, Stuttgart, 23 mars 1987.
(18)  Klaus Ebbeke, Zeitschichtung. Gesammelte Aufsätze zum Werk von Bernd Alois Zimmermann, Mayence, 1998, pp. 73-77 et pp. 95-98.
(19)  Egon Vietta, « Neue Musik in Darmstadt », revue Magnum, décembre 1959, n° 27, p. 63.
(20)  Copie Archives de la ville de Cologne, Best. 1441, Nr. 70.
(21)  « Entretien du 07-08-1992 », cité in Atelier Mary Bauermeister 1960-62, Historisches Archiv der Stadt Köln, Cologne, Emons Verlag, 1993, p. 199.
(22)  John Cage, Silence, op. cit., p. 31.
(23)  Daniel Charles, Musiques nomades, Paris, Éditions Kimé, écrits réunis et présentés par Christian Hauer, 1998, p. 24, « Le pêle-mêle de Protée », première édition : « Musique et multiplicité », numéros 5 et 6 de Music Today Quaterly, été et automne 1989.
(24)  Loc. cit., p. 27.
(25)  Loc. cit., p. 31.
(26)  Ernst Bloch, Gesammelte Schriften, Band IX, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1962, p. 572, cité par Daniel Charles, loc. cit., pp. 31-32.
(27)  Daniel Charles, loc. cit., ibid.
(28)  Kurt Schwitters, « Déclaration pour exiger un théâtre merz, 1919 », Kurt Schwitters, Merz, écrits choisis et présentés par Marc Dachy, Paris, Gérard Lebovici, 1990, pp. 39-40.
Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Arts
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 15:29

Les divers visages de Narcisse

La représentation de la masculinité et ses stratégies vestimentaires


Dans ce travail nous aborderons un espace symbolique longtemps considéré comme unidimensionnel, mais dont nous percevons aujourd’hui la complexité et la diversité, et dans lequel les termes se rapportant à la masculinité varient selon le groupe et les paramètres utilisés. Afin de faciliter la compréhension de ce qui suit, il me semble convenable de préciser au préalable dans quelle perspective je vais employer ces termes.

HOMME: le côté générique, du point de vue de la culture occidentale d’origine judéo-chrétienne, masculin, tête de famille et soutien de la communauté.

MALE: le côté biologique, avec ses caractères sexuels définis génétiquement.

MACHO: une sorte de manifestation performatique, le latin lover poilu, musclé, de la pure testosterone.

Ces termes se trouvent directement liés à une identité spécifique, l’identité masculine. Or, qu’est-ce qu’une identité? Comment se construit-elle? Qui que nous soyons, nous le sommes par rapport à quelqu’un, notre identité est définie à partir de l’interaction avec les autres: je suis fils, père, mari, secrétaire, jardinier, etc. On peut en inférer qu’en réalité nous n’avons pas qu’une identité mais plusieurs, et que selon l’endroit, la personne avec qui nous sommes ou l’activité que nous sommes en train de faire, nous ferons apparaître  de différentes facettes d’un même être.
Si un seul individu est un système complexe d’identités, comment est-il possible qu’on ait prétendu pendant des siècles grouper tout ce qui est masculin sous un seul terme, HOMME, tandis qu’en tant que MALE, il peut assurer un nombre indéfini de rôles qui, quoiqu’ils le placent parmi les HOMMES et parfois même parmi les MACHOS,  ne sont pas toujours considérés comme des excercices de masculinité du point de vue de la société occidentale d’origine judéo-chrétienne?
Dans ce va-et-vient d’identités et dans l’idée de construire une image iconiquement représentative de la masculinité, des essais très divers se sont succédés. Il y a une image que nous traînons depuis notre passé cavernicole, infiniment reprise au cours de l’histoire de l’humanité et qui de nos jours nourrit les fantaisies féminines et remplit les poches d’habiles hommes d’affaires dans le domaine du spectacle, de l’éducation physique, de la chirurgie plastique et des laboratoires, dans la société occidentale. C’est l’image emblématique du guerrier, aux larges et fortes épaules, pour pouvoir charger de grands poids, aux hanches étroites et longues et aux jambes bien tournées, d’où sa vitesse et son agilité, aux bras puissants et musclés et aux grandes mains qui pourraient asfixier et tuer un ennemi ou une bête, au cou vigoureux et aux mâchoires prominentes qui nous parlent de son héritage animal. Mais ce n’est pas cette même représentation qui nourrit certaines fantaisies homosexuelles? Ne voit-on pas d’innombrables images du même type d’homme, dans toutes ses versions possibles, dans les pages des revues homo-érotiques? Or, d’après l’hégémonie, y-a-t il quelque chose de plus aberrant pour la masculinité que l’homosexualité? Un homme ayant des fantaisies érotiques avec son égal, son pair, son miroir? Ce qui montre que, lorsqu’on essaye de bâtir une identité unidimensionnelle et pareillement valable pour tout le monde, on ne fait que construire un artifice dans le champ des représentations. La multiplicité de points de vue enrichit non seulement la culture mais aussi cette partie si vitale pour la formation d’un discours identitaire qu’est le monde des représentations, et dans le champ des représentations dans notre société, l’apparence physique, construite à partir du vêtement, est un des espaces de création et d’effervescence les plus présents et quotidiens et, par conséquent, les plus riches et analysables.
L’un des problèmes les plus importants est dû au fait que dans les sociétés actuelles, du moins dans la façon occidentale judéo-chrétienne de se réaliser, cohabitent une série de façons de vivre, de conduite et de structures comportementales, c’est à dire une série de formations culturelles, qui comportent des conceptions du monde et des propositions corrélatives ou des programmes d’organisation et de construction très différents. Chacune de ces séries s’exprime dans un langage qui comporte ses propres conditions de base et les rapports qu’elles établissent avec leurs voisines de coexistence sont dialectiques aussi bien que dialogiques. Le dépassement des discours traditionnels a entraîné le dépassement d’une forme de cohabitation caractérisée en grande partie par la récurrence permanente ou institutionnelle des actions, ou du moins de la suppression cognitive et communicationnelle de plusieurs formes d’expression qui ne se développent pas à partir de lignes magistrales mais périphériques, et c’est sur ces voies alternatives de communication que le vêtement peut être situé.
L’homme a utilisé de tout temps sa parure et ses vêtements comme un moyen de se positionner face aux autres individus du groupe, une manière de se définir lui-même et de définir sa situation à l’intérieur du groupe. En Occident, où les sociétés avaient une forte tendance au patriarcat, c’était les HOMMES, MALES, MACHOS qui cherchaient le plus ardemment à se définir par rapport à leurs semblables et à montrer, par tous les moyens, leur puissance, leur habilité et leur masculinité, les éléments qui pourraient le transformer en chef, le plus fort et le plus respecté, celui qui pourrait posséder toutes les femelles, comme plusieurs mammifères le font en hurlant ou en entrechoquant leurs bois.
Dans la Rome impériale, les hommes se faisaient teindre et friser les cheveux, ils se parfumaient et portaient des grains de beauté pour rehausser leur teint et faire plus jeunes.
Les anciens gaulois, guerriers virils aux visages peints en bleu pour faire peur à l’ennemi, portaient de longs cheveux teints en rouge, grand nombre de bijoux et autres ornements.
Du XIVe au XVIIIe siècle, les deux sexes étaient identiquement soumis à la souveraineté de l’artifice, quoique dans plusieurs aspects l’homme prédominait, d’une certaine façon, dans le domaine des nouveautés, des ornements et des extravagances.
Dès l’apparition de l’habit court, vers le milieu du XIVe siècle, le vêtement masculin incarne d’entrée de jeu, et d’une façon plus directe et ostensible que celui des femmes, une nouvelle logique de l’apparence, basée sur la fantaisie et les changements rapides.
Au XVe siècle la braguette du pantalon devient un accessoire décoratif qui produit un effet de contraste et se détache du reste des vêtements, au point d’être agrémenté parfois de rubans et de couleurs qui attirent l’attention sur elle (certains messieurs y accrochaient même de petites et délicates bonbonnières où ils portaient des sucreries pour offrir aux dames). A l’époque de Louis XIV le costume masculin était plus maniéré, plus chargé de rubans et plus reluisant que celui des femmes, et avoir de beaux mollets sous les bas de soie délicats, bien tournés au-dessus des belles chaussures à talon, était plus important que de prendre un bain insalubre et ennuyeux.
L’influence de l’équipement militaire sur le vêtement masculin n’empêcha pas à ce processus fantaisiste de garder sa domination et de jouer avec les signes de la virilité. Les jeux de la mode ont mis sur scène les attributs des combattants en les rendant plus sophistiqués: des éperons dorés, des roses brodées sur le dos, des bottes garnies de dentelle, etc. Mais le Grand Renoncement mit le point final à tout ce jeu.
Dans notre société occidentale d’origine judéo-chrétienne, l’HOMME, MALE, MACHO a toujours cherché dans l’Autre son point de repère au moment de s’habiller. Jusqu’à la Révolution française, cet Autre était le seigneur féodal, ou le Roi, un Autre royal, suprême, quasi divin et avec qui seuls ses quasi égaux avaient le droit de rivaliser. On peut dire que pendant cette période il y avait trois types d’HOMME: le noble, le bourgeois et le paysan. A ce point, il est pertinent de préciser que le refoulement de la sexualité par l’homme d’église et les principes de pauvreté et de simplicité de la foi chrétienne, l’excluent de cette caractérisation car il ne devait (même si de fait il le faisait aussi) participer aux jeux de séduction et de positionnement basés sur les codes vestimentaires.
La Révolution française, chargée de haine et de rancune vis-à-vis de la différence, crée un Autre fictif qui atteint le statut de loi nationale et paramètre vestimentaire du bon révolutionnaire. C’est le modèle du bon bourgeois: pantalon, gilet et veston, auquel on enlève tout ornement, ses fantaisies, ses rêves et ses jeux. Presque simultanément à cette conception vestimentaire basée sur un Autre inventé, née de la haine de classe et de la frustration de la bourgeoisie et du peuple face à l’impossibilité d’accéder à la richesse et aux plaisirs de la noblesse, quoique  cette affirmation puisse paraître un peu trop dure, le monde vestimentaire masculin a produit, jusqu’à la fin du XXe siècle, toute une série d’Autres, qui démarrait par les “mouscadins”, qui tentaient dans leur fantaisie, au milieu des luttes post-révolutionnaires, d’évoquer les gloires et les fantaisies de l’Ancien Régime, et qui se terminait par les dandies, “arbiters elegantorum” de la bonne vie victorienne. Bien qu’on ait légitimé notamment les dandies jusqu’à un certain point, leur re-présentation s’est toujours déroulée dans les limites, dans les marges.

Au début du XXe siècle, les HOMMES de la Liberté- Egalité-Fraternité ont vu horrifiés les femmes qui tentaient de conquérir le terrain des droits au nom de la même devise. Une bonne idée féminine a été celle d’emprunter certaines pièces à la garde-robe masculine, telles la veste droite, la cravate et le pantalon, évidemment.
Jusqu’à la Première Guerre mondiale l’armée était le dernier réduit de la fantaisie masculine; on y voyait des plumets, des galons et des franges en or et en argent, des pompons et des bottes à longues tiges, luisantes comme des miroirs. Malheureusement, pendant la guerre de tranchées de 1914 les militaires ont constaté qu’aucun vêtement n’était plus facile à répérer que le leur.
Après cela, l’HOMME, MALE, MACHO s’est fait couper les cheveux trois centimètres au-dessus du col de sa chemise, son corps gainé dès lors dans un costume de deux ou trois pièces, sombre de préférence (sauf dans les stations balnéaires), et il a oublié son corps, ses rêves et ses fantaisies. Mais les chaussures à rubis de la méchante sorcière de l’Ouest avaient déjà commencé à séduire beaucoup de jeunes qui voulaient non seulement se détacher de leurs aînés mais aussi se sentir identifiés à un groupe quelconque, avoir le sentiment d’appartenance à quelque chose.
La Deuxième Guerre mondiale, entraînant tous ses malheurs et la dévastation postérieure, a contribué à la multiplication de ces Autres marginaux et contestataires – zazous, teddy boys, rockers, mods, etc. – plusieurs d’entre eux soutenus par leur propre musique, leur propre philosophie de vie et leurs propres tendances sociales et politiques. L’HOMME, MALE, MACHO, ayant reçu l’héritage hégémonique, machiste et phallocratique du XIXe, s’est vu de plus en plus coincé et isolé et son patron vestimentaire fictif semblait de plus en plus dépourvu de sens.
L’année 68’ et les révoltes hippies entraînaient par la suite un bouleversement total. Il n’y avait plus qu’un HOMME, il y avait des HOMMES de gauche et de droite, des intellectuels et des sportifs, des hétéros, des bi et des homos, des cheveux longs et des cheveux courts, ceux qui étaient pour ou contre la guerre. Cela a mené l’intelligentsia masculine à ouvrir ses portes vestimentaires sur d’autres horizons et à récupérer, ou plutôt à partager, des pièces de la garde-robe féminine. Cet Autre pécheur, symbole de la perdition, banal et servile, rendait au MACHO ses imprimés, ses mousselines, ses velours, ses dentelles, ses broderies et ses couleurs. Vers la fin du siècle, on commence à reconnaître “l’autre HOMME”, celui qui épouvante par la façon dont il remet en question les bases mêmes de la masculinité hégémonique: le gay, l’homosexuel, le pédé, l’enculé, cet Autre si redouté et parfois secrètement envié qui échafaude tout un système d’Autres pour assouvir ses fantaisies et se donner la liberté de rêver dans un monde où, malgré les organisations et les politiques, il a toujours été considéré comme un marginal. Un marginal qui, depuis les années 80, marque au fer rouge la représentation de la masculinité avec ses modèles et ses styles vestimentaires qui, avec un décalage temporel de plus en plus petit, deviennent des emblèmes de la masculinité hégémonique de l’HOMME, MALE, MACHO. Quoique les produits unisexe nés dans les magasins de jeans et disparus avec eux doivent leur naissance aux hippies, ce n’est qu’à la fin des années 70 et au début des années 80 que notre société a réalisé que son HOMME était en train de changer. Ce n’était plus qu’en été qu’il se sentait heureux, les cheveux longs et Hair n’étaient plus le symbole d’une jeunesse fourvoyée, il ne se contentait plus de mettre du Old Spice après son rasage et de croiser les bras sur son ventre prominent après avoir passé la main sur ses cheveux coupés dans un pur style militaire.
Dans les  années 70, et grâce à la publicité notamment, on assistait à l’apparition d’un HOMME soucieux de son aspect, qui commence à songer aux chirurgies esthétiques, aux teintures des cheveux, aux crèmes pour la peau et à l’activité physique qui lui permette de maintenir les “maintenant” avant que les “encore” ne tombent. Tous ces soins ne le rapprochent plus du personnage pathétique dont Gustav Von Aschembach se moque au début de Mort à Venise (et dont il devient le semblable à la fin du livre). Au contraire, il devient quelqu’un qui n’a rien de pathétique, que ses congénères envient et que les femmes, de plus en plus indépendantes et fatiguées des exigences physiques, désirent et réclament. Désormais, elles commencent aussi à exiger et, la fragrance Charlie emplissant l’ambiance, elles s’offrent le plaisir de donner une tape sur les fesses de l’HOMME. Calvin Klein, icone vestimentaire de l’ambiguïté sexuelle, commence à nous dévoiler ce corps masculin, interdit auparavant aux hommes “véritables”, se contentant de copier l’iconographie de vieilles revues comme “Physical Pictorial” ou “Athletic Model Guild” qui, l’encadrant dans un discours sur l’entraînement physique et la vie naturelle, ne faisaient que nourrir les fantaisies de plusieurs générations d’homosexuels.
Vers le milieu des années 80’ et, paradoxalement, au début des années SIDA, les média deviennent plus hot. Les MALES sont alors les nouveaux objets du désir, leurs pectoraux très développés aux bouts érigés, leurs jeans qui semblent peints sur leurs corps, leurs coiffures négligées qui prennent plus de deux heures de travail et tout un arsenal de produits chimiques envahissent les revues, la télévision, les rues et nos têtes.
L’ordre du pouvoir hégémonique, machiste, hétéro-centriste et phallocratique était sur le point de s’effondrer depuis ses fondements, et toute étude sérieuse sur la masculinité a été reléguée au champ académique des Gay Studies. Tout cela était une affaire à “eux”, car après de si longs travaux de construction de la masculinité, il n’aurait pas été juste qu’un hétérosexuel s’occupe de l’étudier et de la remettre en cause. Seuls les MALES, différents depuis leur perspective si spéciale, ou les études féministes, évidemment, pouvaient le faire, n’est-ce pas?
C’est dans ce carrefour masculin, qui se rapprochait plus de l’hystérie féminine freudienne que de la voix de Robert Bly, avec ses longs cheveux blancs et ses gilets aux dessins capricieux, que le MACHO apprend qu’il peut pleurer et part à la montagne avec d’autres MACHOS, se lamenter sur l’écroulement de ce qui avait pris tant de siècles pour être construit.
Et puisqu’on parle de diversité, vers la fin des années 80 et au début des années 90, on atteint le meilleur point de visibilité que l’histoire puisse offrir: les footballeurs laissent pousser leurs cheveux, portent des boucles d’oreille et des bandeaux, il y en a même qui fêtent les buts en se donnant un petit bécot sur la bouche et des athlètes qui posent en sous-vêtements ou nus sur des talons aiguilles, Michael Douglas admet qu’il s’est fait opérer le derrière pour jouer “Basic instincts”, Magic Johnson avoue qu’il est séropositif, Versace couvre ou plutôt découvre des corps masculins comme s’il s’agissait de sapins de Noël.
Dans les années 90 l’HOMME n’est plus un seul, il peut être un névrosé introverti à la Woody Allen, une tour de muscles à la Schwarzenegger, un peu dodu à la Tom Cruise, un monsieur sexy aux cheveux gris à la Gere, un peu chauve à la Costner, un beau garçon à la Keanu Reeves (qui nous invite à son mariage avec un autre homme), flamboyant comme Denis Rodman ou belle et extravagante comme Ru-Paul.
Actuellement on ne peut plus parler d’une image représentative de la masculinité, une image qui puisse être considérée comme son icone, même pas dans le cas de Hollywood, qui s’est toujours efforcé d’imposer des beautés classiques comme celle de Brad Pitt ou, à sa façon, celle de Leonardo di Caprio le camus, et qui dans ses paramètres quasi racistes y a renoncé, accordant plusieurs années de suite le titre d’homme le plus sexy à l’acteur très noir aux traits presque blancs Denzel Washington. Le noir hollywoodien n’est plus le servant, le délinquant ou le manding, il est devenu un monsieur sexy en costard-cravate qui fait blackbouler les beautés dorées et traditionnelles.
Tous ces hommes portent avec eux une charge vestimentaire qui les définit et les différencie du reste de ses congénères. S’ils n’était pas investis de cette charge ils ne seraient plus ceux qu’ils sont, essayons sinon d’imaginer Marlon Brando sans son blanc tee-shirt serré et son blouson en cuir ou Jim Morrison sans son pantalon en cuir grenat et sa ceinture métallique. Lorsque Stallone a mis un costume et une cravate, tout comme Schwarzenegger, ils sont devenus des personnages de comédie. Personne ne croirait à un Brad Pitt avec les cheveux rasés, et les cameramen font très attention de maintenir la ceinture absente et les fesses inexistentes de Leonardo di Caprio hors du cadre. Le petit chapeau de pêcheur sympathique de Woody Allen a le même poids symbolique que le costume sombre et la chemise blanche de Richard Gere, et Kevin Costner a jeté à bas l’iconographie traditionnelle de Robin Hood en refusant de porter des pantalons collants pour ne pas exposer ses jambes de coq.
Les vêtements sont un facteur déterminant dans la construction de ces différents types de masculinité. Le bandanna rouge, bleu ou blanc dans la poche de derrière d’un Levi’s 501 ne fait plus partie du système codé de la drague homosexuelle, il est désormais noué autour du cou de différentes races canines “masculines”, comme les dobermans, les bergers allemands, les rottwilders, les danois et autres. A partir des exemples donnés, on peut déduire que le vêtement joue un rôle plus qu’important dans la définition des individus. Grâce à son système de signes parfaitement articulé, il élabore ses discours sur les différentes facettes de la masculinité, aidant à les définir, à les visualiser, à les identifier.
D’autre part, tout comme les vieux shamans, l’individu se dédouble et montre ses différents visages, encouragé par l’énergie magique qui émane de telle ou telle pièce de vêtement; c’est ainsi qu’un cadre discret peut devenir un bûcheron rude et viril prêt à exercer ses hormones pendant tout un week-end. C’est de là, de cet océan de signes vestimentaires, qu’on extrait l’identité que l’on veut “vendre” aux autres, pas d’un axiome dicté par un certain pouvoir pervers, hégémonique et hétéro-centriste qui prescrit ce que c’est que d’être un HOMME. Il suffit de voir la scène de la cassette audio rédemptrice du film In and out, où le personnage renonce aussi face à un projet qui s’avère insoutenable. Dans un début de siècle où l’on a tant parlé de diversité et où l’industrie vestimentaire ne cesse pas de montrer qu’il n’y a pas qu’une tendence, mettant l’accent sur sa multiplicité, le fait de parler d’un seul type d’HOMME et d’une seule tendence vestimentaire s’y rattachant, nie non seulement le dernier siècle de l’évolution sociale en occident mais aussi tous les siècles qui ont précédé le Grand Renoncement.

Sans aucun doute le vêtement est aujourd’hui en soi-même un langage articulé, plus complexe peut-être que le langage écrit ou parlé, puisque la multiplicité de signes et la vitesse avec laquelle ceux-ci s’actualisent nous mènent non seulement à sa redéfinition permanente mais aussi, en fonction de cela, à notre propre redéfinition. Ce que nous mettons un jour dans l’idée de présenter une certaine image, peut prendre le signe contraire le lendemain et c’est là qu’échoue toute tentative de définition iconographique de l’HOMME, car la masculinité est si vaste et complexe qu’il est impossible de l’encadrer dans un discours unique. Quoique le domaine du vêtement ait toujours été considéré par l’inteligentsia comme frivole et superficiel et que sa présence quotidienne incite à en parler sans contraintes et sans fondements, c’est un phénomène qui pourrait faire les délices d’un spécialiste en communication avisé. Une approche qui tienne compte du concept de complexité apporté par Morin nous montrerait que ce phénomène, observé d’un regard scientifique et traditionnel, serait rapidement écarté. On doit reconnaître son caractère fractal pour pouvoir entamer son étude. Il est très difficile de l’encadrer dans un système de mensuration spécifique, son irregularité est telle qu’on doit avoir recours à des disciplines diverses et même créer tout un nouveau système d’analyse en vue de son examen.
Les difficultés grandissent lorsque nous déplaçons cette complexité au champ de l’utilisation de l’habillement en tant que constructeur d’identités, car notre identité n’est autre chose que le résultat de l’interaction avec les identités de tous ceux qui nous entourent et est liée à l’endroit où cette interaction se produit, tel qu’on l’a vu à travers les exemples cités, ce qui fait chanceler l’édifice uni-identitaire dès le départ.
Finalement, si l’on prend Foucault et ses jeux de pouvoir comme référence, le pouvoir hégémonique institutionnalisé ne peut se soutenir sans accepter l’existence de la différence comme une façon de se légitimer. Dans différents domaines sociaux, le monde de la musique ou de l’art par exemple, cette hégémonie a accepté divers types de discours marginaux, ou des résistences dont il s’est approprié plus tard en les re-créant ou qui tout simplement se sont égarées dans la burocratie des institutions du pouvoir. Mais pendant des siècles il a eu du mal à accepter ou n’a pas su gérer la résistence provenant de la représentation de la masculinité. Lorsque la phallocratie enracinée dans le XIXe constatait que l’image qu’elle avait créée de son propre phallus était menacée, elle se fronçait. Il a fallu tout un siècle de coups et de remises en question -les femmes qui réclamaient leurs droits et passaient à l’assaut des garde-robes masculines en quête de l’aura magique qui leur donne de la crédibilité vis-à-vis de ses congénères, tout un monde d’études féministes, des centaines d’émeutes juvéniles qui mettaient en cause le modèle West Point et la lutte de plusieurs groupes homosexuels- pour que l’HOMME commence à reconnaître sa propre diversité. Dans les cercles de l’hétéro-centrisme on commençait, timidement, certes, mais de plus en plus fréquemment, à discuter, à voir et à tolérer la diversité masculine.
Une façon simple et amusante à la fois de corroborer cette vue consiste à feuilleter des revues de mode. Leur évolution reflète clairement l’évolution de la représentation de la masculinité au cours du XXe siècle, et si l’on admet que ce qu’on y voit est tout ce qui a déjà été institutionnalisé et accepté, on pourrait même dire la norme, on s’étonnerait de reconnaître des formes, des styles, des textures inconcevables dans l’univers masculin accepté hégémoniquement dans le passé et qui sont devenus plus tard des signes convoités. C’est ainsi que, dans ce va-et-vient toujours présent dans le monde de l’art et de la mode, des photographes qui au cours des années 80 étaient considérés comme des marginaux, relégués au travail clandestin de l’avant-garde, ont commencé à être recherchés vers la fin des années 90 pour illustrer, avec leur esthétique rejetée auparavant, la vision de la mode des publications mainstream. C’est le cas de Nan Goldin, dont le travail Ballad of sexual dependency montrait froidement des hommes d’aspect ordinaire dans des situations intimes et crues, s’opposant aux modèles d’HOMME du moment et présentant des canons esthétiques rejetés par ses contemporains et qui l’an dernier est devenue la favorite de la mode parisienne. La même esthétique et le même type de masculinité rejetés antérieurement illustraient maintenant, institutionnalisés, les nouvelles tendances de la mode vestimentaire dirigée aux MALES. Ceci nous montre la dynamique complexe des voies par lesquelles elle produit des identités ainsi que le caractère de construction qu’ont les représentations de la masculinité de notre société occidentale judéo-chrétienne.
Pauvre Narcisse, mort sans savoir que sa beauté résidait dans tous les autres visages dont il n’a jamais vu le reflet dans l’eau.

©
David-Elliot SALAMANOVICH

Bibliographie:

- Badinter, Elisabeth (1993). XY. La identidad masculina. Espagne. Ed. Alianza.
- Berger, John (1975). Modos de ver. Barcelone. Ed. Gustavo Gili.
- Bly, Robert (1990). Hombres de hierro. El libro de la masculinidad. Buenos Aires. Ed. Planeta.
- Cathelat, Bernard (1987). Publicité et société. Paris. Ed. Payot.
- Guzmán, Aldo (1988). El actuar comunicativo como fundamento de la acción cultural: implicaciones políticas y sociales. Forum de la Communication et la Culture du Cône sud. Novembre 1988, conférence inédite.
- Levinas, Emmanuel (1993). El tiempo y el Otro. Barcelone. Ed. Paidós.
- Lipovetsky, Gilles (1990). El imperio de lo efímero. La moda y su destino en las sociedades modernas. Barcelone. Ed. Anagrama.
- Morin, Edgar (1997). Introducción al pensamiento complejo. Barcelone. Ed. Gedisa.
- Rodríguez Magda, Rosa María (1997). El modelo Frankestein. De la diferencia a la cultura post. Madrid. Ed. Tecnos.
- Valentine Hooven III, F. (1995) Beefcake. The muscle magazines of America 1950 – 1970. Allemagne. Ed. Taschen.





 

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