Textes/Design

Dimanche 27 avril 2008 7 27 /04 /2008 07:37

Résumé
« L’espace n’est pas seulement le cadre dans lequel se déroulerait une expérience auditive, il en est une composante essentielle : il n’y a pas de son existant hors de tout espace, sans caractéristique de sa propagation dans ou à travers un espace. De la même façon, l’espace est pour le son autre chose qu’un milieu ou un environnement, au sens où ces mots désignent le contenant d’un événement ; quelque chose qui l’envelopperait mais en quelque sorte lui demeurerait structurellement extérieur. » Si le son par son immatérialité reste un moyen d’étendre notre perception, il est aussi, selon Pierre Mariétan, « un moyen de créer des espaces virtuels superposés aux espaces fonctionnels », c’est-à-dire le lieu artistique et naturel des sculptures sonores.


Nous avons tous une connaissance de l’espace à travers le processus de perception auditive (autant que visuelle) ou, autrement dit, à travers cette perception de la discontinuité spatiale, des incidences ou des perturbations de l’environnement. Cette appréhension rend compte de la relation avec la réalité et sa structure sonore. Propager un son par exemple, c’est le générer dans un espace. En effet, un son est nécessairement inscrit, traduit, voire créé dans un lieu spécifique. Le son est comme un indicateur de la stabilité physiologique de l’être humain, dans son orientation spatiale. Ce n’est pas un hasard si les fonctions de l’équilibre primaire de l’homme sont situées dans l’oreille interne, en relation étroite avec sa régulation cérébrale. Et avec son entité physiologique, le son est encore un libérateur dans la continuité culturelle. Au-delà même de sa physiologie, nous avons ici affaire à sa compétence cognitive. Comme le souligne Giancarlo Toniutti, « L’activité du son dans l’espace peut être considéré comme l’équivalent d’un neurotransmetteur dans le système neural. […] Or le son n’est pas une information en lui-même. Il peut acquérir une fonction similaire dans le rôle de signal, mais c’est très limité et particulièrement à un niveau de sonorité codifié socialement »1 En d’autres termes, sans le son notre orientation et notre situation dans l’espace peuvent être faussées. Le son est phénoménalement structuré. C’est un attracteur de la dynamique spatiale. En cela, il gouverne nos schémas cognitifs, comme le pense Pierre Henry : « Mon seul intérêt majeur dans la vie est de compléter, de mener à bien cet univers sonore qui me hante et qui m’habite. »2
Le son croît donc dans l’espace, non seulement parce qu’il est rattaché à une dynamique environnementale, c’est-à-dire à d’autres phénomènes acoustiques, mais encore parce qu’il renvoie à des processus et à des “ambiances” sonores. « La ville ou la vie à l’improviste, dit Pierre Henry, mais aussi une interprétation métaphorique de la réalité. » Pierre Mariétan parle d’une « amplitude géographique, climatique et sociale » du son, et principalement de ce qu’il nomme la musique urbaine, où « l’espace n’est pas seulement le cadre dans lequel se déroulerait une expérience auditive, il en est une composante essentielle : il n’y a pas de son existant hors de tout espace, sans caractéristique de sa propagation dans ou à travers un espace. De la même façon, l’espace est pour le son autre chose qu’un milieu ou un environnement, au sens où ces mots désignent le contenant d’un événement ; quelque chose qui l’envelopperait mais en quelque chose lui demeurerait structurellement extérieur. »3 Il s’agit alors d’explorer ici-même les conditions de manifestation de cette “ambiance” sonore, selon la définition qu’en donne Pierre Mariétan : « L’ambiance n’est-elle pas cette frange constituée d’effets sonores non perçus en tant que tels, mais en tant qu’un tout dont les éléments, à l’écoute, sont indissociables. »4 Il s’agit d’analyser comment le son peut conduire à une nouvelle conception de notre réalité, à partir de formes particulières de créations acoustiques expérimentales. Et comment l’écoute de ces créations, en tant que pratiques inédites et état singulier de perception, détermine-t-elle en retour les paramètres de cette compréhension ? Peut être notre postulat de départ se situe-t-il à ce niveau, car « Toute construction crée un espace sonore “artificiel” à prendre en compte. »5

— L’hétérogénéité architecturale

L’idée architecturale de la libre circulation dans l’espace est fondée sur une croyance, d’une part, d’éprouver les conditions de l’expérience humaine, d’autre part, de reconnaître les mécanismes du schéma urbain, et de satisfaire les conforts et les nécessités d’une société donnée. Cette idée trouve son expression et sa finalité dans l’architecture moderne et dans la théorie, à la fois dans la recherche des formes concrètes et dans une visée plus utopique des habitats. Elle concerne une relation harmonieuse entre les individus et leur environnement, c’est-à-dire un équilibre subtil entre ce qui est construit et ce qui habite ces constructions. L’architecture peut ainsi être envisagée comme étant un moyen technologique ou comme une expression industrielle fondée sur une logique hautement rationnelle, en somme une forme pure. L’architecture serait-elle alors le point culminant d’une pensée visant à se débarrasser de toute forme contradictoire ou de toute interférence extérieure ? Toutefois, l’antithèse de l’architecture dégagée de toute contrainte se situe dans la réalité présente, dans son rapport intime avec ses espaces contigus, limitrophes. C’est cette entité pure qui est contaminée par ce qui lui est extérieur, parce que ce qui est externe à son enveloppe est sans doute devenu (ou bien il l’a toujours été) un milieu chaotique et informe, comme, par exemple, dans l’expérience du métro et du train. À ce propos, Pierre Mariétan a parlé d’un sentiment de rupture dans un article intitulé « Ambiance sonore » :
« Changement d’ambiance. De l’usage du métro se dégage des impressions contradictoires. Il peut y avoir une retenue à s’en servir, à descendre sous-terre pour effectuer un parcours. Par contre, une fois installé, le voyageur peut ne pas éprouver le besoin d’en sortir rapidement. Paradoxalement l’espace souterrain se compare à l’espace aérien. Il y a quelque part une contrainte qui demande effort pour être surmontée. Le changement de situation est adouci dans l’usage de l’avion par des artifices, tel celui qui consiste à diffuser une musique appropriée à l’instant du décollage ou de l’atterrissage. Ces remarques nous conduisent à constater qu’il y a dans ces similitudes une constante qui est celle du passage d’une ambiance à une autre. Du plein air à l’espace clos, presque instantanément, est une sorte d’épreuve, le sens inverse, s’il n’est pas aussi marquant, crée un sentiment de même nature. On imagine que des transitions d’ambiance inversant progressivement les données d’ordre sensible, pourraient constituer des modèles de passages à vivre autrement qu’avec le sentiment de rupture (nous soulignons). »6
Or c’est là, dans cette monotonie, dans cet appel événementiel que nous pouvons créer l’inédit, l’ambiance qui va reconfigurer différemment les lieux. Par exemple, les expériences sonores de Geoffrey Dugan (Interstitial, 2000) et de Pierre Henry (La Ville/Die Stadt, 1984) représentent deux moyens et deux modèles pour formuler d’une part, des incidences et des conjonctions subordonnées ou fortuites, liées au hasard dans la collision entre architecture sub-urbaine, musique et individu, d’autre part, un changement d’ambiance par le traitement électronique de la rame mécanique passant dans le tunnel. Nous avons ici deux possibilités d’interpréter le métro. Ces compositeurs demandent de reconnaître des sons que l’on n’a pas l’habitude d’écouter. Si le son par son immatérialité reste un moyen d’étendre notre perception, il est aussi, selon Mariétan, « un moyen de créer des espaces virtuels superposés aux espaces fonctionnels ». C’est là que notre extérieur peut devenir un passage à vivre autrement, d’une vitalité éphémère et accessible dans certaines circonstances. Nous prenons alors conscience d’une autre mesure des sons, comme le souligne encore Pierre Mariétan :
« Les dimensions relativement restreintes dans lesquelles il se diffuse laissent entrevoir des constructions sonores enchaînées, de transition là où il y a rupture, de rupture là il y a transition ; des repères sonores confirment la continuité d’un réseau, là il y a surprise ou nouveauté ; la malléabilité ou l’éphémère du son apporte la diversité là il y a monotonie du parcours ; concret dans sa mise en forme — une mélodie connue — le son prend la relève sur l’inconnu d’un détour, sur l’abstrait d’une situation sans forme. Enfin des signes multiples, interchangeables, discrets, sont objets de reconnaissance par l’oreille des espaces traversés et créent un deuxième réseau de référence, purement esthétique, dans lequel le voyageur trouve sa voie/x. »7
Mais cet extérieur hante toujours le construit, comme le bruit est sans doute un agent pathogène, un parasite pour le son. Il menace de rompre continuellement l’organisation rationnelle de l’espace architectural, ou l’ordonnance si bien glacée de la musique. En même temps, l’architecture souhaite tirer profit de cet en-dehors, en le disposant de manière visuellement perspicace dans un aménagement logique de l’espace, tout en s’y préservant sûrement. Aussi, trop souvent peut-on constater qu’on s’accommode seulement de cet en-dehors, aussi longtemps qu’il restera précisément externe à toute logique de processus créateur. L’architecture urbaine, à travers sa dépendance vis à vis de la rue et de sa fonctionnalité, rejette en retour cette contrainte.
L’architecte pourrait alors voir dans ses à-côtés (la rue, le terrain vague, le dépôt d’ordures) un processus indéterminé et paradoxal, un chaos que l’artiste Gordon Matta-Clark a désigné par le concept d’anarchitecture, c’est-à-dire une construction ou un espace à prendre à rebrousse-poil, une « ruine à rebours » selon Robert Smithson, et toujours à l’exemple du bruit (cet autre aspect antimusical). « Nous vivons tous dans une ville…, a dit Matta-Clark, dont le tissu est architectural… où la propriété est omniprésente. […] En déconstruisant un édifice… j’ouvre un espace clos, préconditionné non seulement par nécessité physique mais aussi par l’industrie qui inonde les villes et les banlieues de boîtes habitacles dans le but inavoué de s’assurer le concours d’un consommateur passif et isolé. » La notion d’Anarchitecture a été décrite par Mary Jane Jacob comme « une approche anarchique de l’architecture, marquée physiquement comme un effondrement des conventions à travers une méthode de “déconstruction” ou de “déstructuration” au lieu de créer une structure architecturale et philosophiquement comme une approche révolutionnaire qui cherchait à révéler, grâce à l’art, les problèmes sociaux. »8 Le critique Manfredo Tafuri a pensé, comme Gordon Matta-Clark, que l’architecture moderne a détruit la ville en tant que contexte. « La primauté semble y être donnée à l’invention formelle, mais la répétition obsédante de ces inventions transforme l’organisme urbain tout entier en une gigantesque “machine inutile”. »9 En fait, rappelle-t-il encore, « Se libérer de la valeur, c’est se mettre en condition d’agir dans ce réel, ce champ de forces indéterminé, mouvant et ambigu. […] La destruction des valeurs inaugure les nouvelles manières d’être d’une rationalité capable de se confronter avec le négatif, et d’en faire le ressort des potentialités illimitées ». L’art « peut alors s’engloutir silencieusement dans les structures de la ville, tout en idéalisant ses contradictions, ou bien, il peut introduire violemment, à l’intérieur des structures de la communication artistique, un irrationnel tout aussi idéalisé, l’irrationnel que la ville elle-même produit ».
Il faut alors envisager de sauter au-delà du mur, poser « l’oreille au-dessus du barrage » selon Mariétan, parce que l’expérience esthétique elle-même en est bouleversée. Pierre Restany, dans un article de 1968 intitulé « Le livre blanc de l’art total. Pour une esthétique prospective »9, avait dégagé l’idée d’une méthode critique de l’esthétique : 
« La méthode critique doit concourir à la généralisation de l’esthétique : dépassement de l’œuvre et production multiple ; distinction fondamentale entre les deux ordres complémentaires de la création et de la production, systématisation de la recherche opérationnelle et de la coopération technique dans tous les domaines de l’expérimentation de synthèse ; structuration psychosensorielle de la notion de jeu et de spectacle ; organisation de l’espace ambiant en vue de la communication de masse; insertion de l’environnement individuel dans l’espace collectif du bien-être urbain. »
Il n’est donc plus question d’évaluer seulement des objets, mais sans doute des processus (de l’ordre même de la transdisciplinarité comme le suggère le philosophe Basarab Nicolescu10, du rapport architecture/milieu par exemple), à condition de considérer les processus comme des phénomènes transitoires, des jeux ou des ambiances au sens situationniste du terme. Ou à l’exemple des paroles du peintre américain, James Rosenquist, « L’idée de l’œuvre au départ, c’était des fragments de vision à vendre, des fragments incomplets. […] Maintenant, ce qu’on voit aujourd’hui se réduit à des éclairs fugitifs de mouvement statique (nous soulignons) et cette idée de nature donne une étrange idée – pour moi du moins – de ce que l’art peut devenir : comme un fragment de cette œuvre. »11
Le compositeur Dieter Schnebel a lui aussi dit « On produit de la musique qui est comme s’il n’y avait plus de musique : musique après la fin de la musique. » Ou, peut-être, « Après la fin de la musique », il ne reste en effet qu’un processus que John Cage a qualifié de la manière suivante : « Vous dites : le réel, le monde tel qu’il est. Mais il n’est pas, il devient ! Il bouge, il change !… L’on est plus près de cette réalité en disant… il “se présente” : ce qui signifie qu’il n’est pas là, existant en tant qu’objet. Le monde, le réel, n’est pas un objet. C’est un processus. »12 Donc il s’agit d’« éclairs fugitifs de mouvement statique ».
La rue et la ville sont encore des espaces tourmentés par des constructions marginales, où à la destruction de l’objet architectural se substitue ce processus, lui-même inscrit en négation contre l’exaspération de l’objet (que constitue l’architecture elle-même). La rue, la ville existent toujours de manière imprévisible, comme un possible chaos ou comme un ordre toujours produit de sa propre indétermination. Comme un espace architectural, elles se présentent elles-mêmes comme des lieux vitaux d’interaction, d’échange, de puissance économique et de limites démographiques. Leur vacuité les fait être un espace qui possède ses propres lois,  essentiellement instables et potentiellement dangereuses. C’est aussi un espace paradoxal, sorte de no man’s land où une forme de contrôle remplace soudainement une autre, où l’enchevêtrement chaotique des lieux, des individus et des événements forme un ordre momentané. La rue, la ville sont donc des espaces de tension où l’énergie humaine est non seulement forcée à la régulation, mais engendrent encore toute la complexité de la vie.

—  Ouverture sur un chant d’oiseau

Examinons maintenant quelques conditions musicales. Supposons que la musique soit considérée comme une forme fixe, tandis que tout ce qui lui est externe serait mobile (à l’exemple de l’architecture par rapport à son environnement). L’extérieur serait sujet à une multiplicité d’interférences. Il pourrait donc être à la fois une gêne, aussi bien qu’une force de libération, si bien que, dans sa forme la plus simple, chaque espace, quel qu’il soit par l’entremise du son, serait potentiellement rassurant aussi bien que virtuellement inquiétant.
Deux anecdotes vont pouvoir étayer notre propos. La première met en scène le compositeur Pierre Mariétan qui, sortant d’un concert au Victoria Hall de Genève, a soudainement été conscient des bruits concrets de la rue, pourtant habitué à l’art musical dans des conditions bien évidemment privilégiées. En d’autres termes, Mariétan a perçu la musique en fonction non pas de sa seule intériorité, mais à partir d’une possible extériorisation du phénomène sonore. Comme le compositeur l’explique :
« Il est aisé de constater la primauté accordée à la détermination limitative du temps de l’acte musical. Sous presque toutes ses formes il faut bien dire que la musique n’a jamais été pensée en fonction d’assurer sa permanence dans le quotidien. Elle apparaît uniquement à des moments définis, […] avant et après quoi le “ désordre banal” reprend place, l’homme “musical” disparaissant. […] Il peut paraître évident que la musique, ou ce qu’on dénomme ainsi, découle uniquement de sources de productions sonores intentionnelles. Mais en admettant le fait que n’importe quel son peut être, ou plus exactement peut devenir musical, cette affirmation semble moins certaine. […] l’intention musicale qui se manifeste au niveau de la production sonore et celle qui n’apparaît qu’au seuil de la réception peuvent tout aussi bien se rejoindre ou se dissocier, valables l’une sans l’autre. […] Toute chose, en mouvement ou non, tout élément de l’espace constituant nos lieux d’évolution, qui existent en tant que corps sonores ou résonateurs, sous toutes les formes imaginables, représentent, en potentiel, les moyens “universels” de la musique. »13
La seconde anecdote met en relief un événement vécu par le philosophe Allen S. Weiss :
« Un jour, à New York University, dans mon séminaire sur la radio d’avant-garde et la musique expérimentale, j’ai essayé d’expliquer les limites du rôle du hasard dans la composition et l’exécution musicales. Mon exemple était un enregistrement d’En blanc et noir de Debussy, morceau pour piano et quatre mains, dans la version de Paul Jacobs et Gilbert Kalish. En écoutant ce CD pour la première fois, j’avais été contrarié par un pépiement d’oiseaux ; pensant que ces bruits venaient de l’extérieur, j’avais remis le disque, avec encore le même résultat : le concert avait eu lieu en plein air, et c’était des oiseaux réels qui avaient été enregistrés. J’expliquais aux étudiants ce qui me paraissait l’évidence même, à savoir que (en dépit de mon admiration pour le Catalogue d’oiseaux d’Olivier Messiaen, parmi beaucoup d’autres onomatopées ornithologiques musicales) les chants d’oiseaux ne faisaient pas partie de la partition, et donc gênaient l’écoute. »14
Mais ce sont là, dans les deux cas, des conditions exceptionnelles qui vont orienter ou non les choix esthétiques des auditeurs et des artistes eux-mêmes, parce que ces possibilités de différenciation spatiale deviendront ou non des conditions de réflexion sur la nature sonore, ou en d’autres termes l’espace sonore ne peut que rarement se soustraire à une contamination  toujours provoquée par un facteur extérieur. Le bruit est ce foyer parasitant la condition absolue de l’art musical. Luigi Russolo dans son Art des bruits a ainsi écrit : « Dans l’atmosphère retentissantes des grandes villes aussi bien que dans les campagnes autrefois silencieuses, la machine crée aujourd’hui un si grand nombre de bruits variés que le son pur, par sa petitesse et sa monotonie, ne suscite plus de plaisir à combiner idéalement les bruits de tramways, d’autos, de voitures et de foules criardes. »15 Ainsi, sans aucun doute, il est fort probable que la vie moderne dans tous ces aspects soit considérée comme l’antithèse formelle de la rationalité musicale, parce que « on trouve, rappelle le critique Hans Heinz Stuckenschmidt, une intensité sonore plus grande dans l’artère principale d’une grande ville, dans un dépôt de machines, dans une gare, dans un aérodrome, qu’en décelait l’univers tout entier au temps des relais de poste. »16 Par conséquent, le bruit et tous les sons possibles de la ville sont à la fois des repoussoirs et des modèles enrichissants de la musique. Ce qui nous dérange n’est peut-être pas le trop plein de bruit, c’est-à-dire l’augmentation de certaines formes de bruit, mais davantage la confusion qualitative, le bruit blanc qui, au-delà d’une certaine frontière, ne permettent plus de distinguer tel ou tel élément sonore ; le résultat est le brouillard sonore, le brouhaha généralisé, la rumeur. Mais justement pour les artistes que nous évoquons ici, la composition demeure l’exercice qui consiste précisément à soustraire des sons de la masse informe des bruits et de proposer une configuration inédite, même si parfois cela reste au niveau de l’expérimentation sonore. Mais cette orientation spéculative dépasse souvent le cadre de la simple manipulation.
Prenons quelques exemples contemporains de correspondances bruitiques urbaines et industrielles.
The Vancouver Soundscape de R. Murray-Schaeffer (1973-1987, WDR de Cologne/Studio Akustische Kunst) qui est un Landschaft mit den Ohren sehen (« Paysage à voir avec les oreilles »), est considéré aujourd’hui comme un des exemples classiques de compositions sonores, utilisant des cornes de brumes, par le fondateur du World Soundscape Project (1973).
Metropolis Buenos Aires de Francisco Kröpfl, grand compositeur de musique électroacoustique en Argentine (1989, WDR de Cologne/Studio Akustische Kunst), où, pour l’auteur, il s’agit de « déchiffrer la musique, qui existe potentiellement dans des formes linguistiques et vocales multicolores, dans cette ville avec ses millions d’habitants. Sa spontanéité et son application stéréotype de groupes, du discours politique à l’articulation des masses et au langage des médias. Quelques traces sont aussi décelées dans la musique populaire, dans le tango par exemple. Tout cela je souhaite le fondre dans les sonorités environnementales de Buenos Aires. »17
CCU. Metropolis Calcutta de Klarenz Barlow (1986, WDR de Cologne/Studio Akustische Kunst). Le compositeur de musique informatique Klarenz Barlow est né dans la vie indienne et propose une image sonore de rythme en vingt-quatre heures  (jour et nuit) de Calcutta, ville de huit millions d’habitants. Les quarante-huit minutes de cette composition sonore correspondent à une journée. Toutefois chaque minute d’enregistrement renvoie à une demi-heure réelle. Il y a donc une condensation du temps et un arrangement temporel des événements sonores à l’intérieur de l’œuvre est fondé sur le temps durant lequel les sons sont enregistrés.
Metropolis New York de Richard Kostelanetz (1984, WDR de Cologne/Studio Akustische Kunst), poète, polyartiste et critique d’art, dont l’insistance est posée sur la nature sonore de New York, tels que les sons caractéristiques du métro (qui deviennent dans l’œuvre la basse répétée), l’écho de Wall Street, la foule à l’heure de pointe, la narration de Circle Line et la rame passant sur le Manhattan Bridge. Le modèle de Kostelanetz est le photomontage intitulé Metropolis de Paul Citroen.
Ou il s’agit de convoquer les sonorités métalliques dans le cadre de situations industrielles :
Klanglandschaft Ruhrgebiet. Einmal Herne und Zurück de Richard Ortmann/Raimund Fleiter/Ralf R. Wassermann (1995, WDR de Cologne/Studio Akustische Kunst). Arrangement de sons et de bruits du district de la Ruhr, Allemagne. Dans la tradition du futurisme italien et de la musique concrète, les compositeurs font entrer des points sonores dans les couches acoustiques de la ville industrielle, avec un changement structurel du son.
Lingua X Tichon oder Die Bedeutung des Weges de Thomas Schulz (1991, WDR de Cologne/Studio Akustische Kunst). Ce sculpteur sonore a enregistré le forage du tunnel sous la Manche. Les fraiseuses géantes creusent la pierre et la terre en-dessous des eaux, et créent de nouveaux espaces, des lieux fantomatiques et des chambres d’écho. Ce sont à la fois des sculptures sonores et souterraines, des marques sonores structurées rythmiquement par des explosions et des échos qui en résultent longtemps après.
Le bruit ne fait non seulement obstacle à la perception et à la communication que dans la mesure où il dérange un ordre donné et une organisation précise, mais il est aussi plus riche en sons harmoniques que ne l’est le son lui-même, alors que l’homme ordinaire ou le compositeur ne voit souvent en lui que quelque chose d’innommable et d’insupportable.
Et le son et le bruit (comme l’architecture et son environnement) ne peuvent exister sans qu’ils soient reliés à leur source, c’est-à-dire à un événement produisant un son et à un auditeur percevant la source et l’objet sonore. Éventuellement, l’environnement sonore immédiat peut être capté selon une écoute proprement musicale, ou posséder purement des qualités formelles. Nous pouvons ainsi différencier un son intentionnellement et artistiquement créé pour un espace donné (le jeu du concert en plein air par exemple), et un son produit dans l’espace dont seule l’écoute est délibérément réalisée (accentuation de l’écoute sur un objet extérieur au jeu ordinaire du concert, ici les oiseaux dont la manifestation est visiblement embarrassante et inopportune). Plus fondamentale est l’interprétation que l’auditeur donne à l’événement en question, moins la situation, le lieu ou l’espace, dans lequel cet événement se développe, peut supposer être un espace préconditionné ou absolument défini.
Il s’agit sans aucun doute de constater que l’univers sonore, dans lequel vivent tous les auditeurs potentiels de tous les sons et de toutes les musiques possibles, n’est rarement pris en compte, jusqu’au pépiement d’oiseaux, ou jusqu’à n’importe quel autre son hors de son contexte habituel. Martin Davorin-Jagodic s’est ainsi interrogé sur la nature du son dans ce vécu quotidien : « Maintenant, élargir le domaine musical ne suffit plus/il ne s’agit pas des rapports entre les sons/Ne pas dénoncer l’objet musical non plus/mais tendre à créer des situations où l’on agit avec force sur les réalités situées hors de la simple structure sonore/Comprendre/que l’objet d’art n’est pas dans un domaine spécifique/privilégié ou négatif/que le travail du musicien, silencieux ou pas, est plus complexe que de refermer un nouvel espace musical./ »18 Il n’est donc pas nécessaire de savoir ce qu’est le son (ou la musique), mais où est réellement le son que nous écoutons et, surtout, comment celui-ci influence notre oreille. C’est effectivement cette éventualité d’un environnement sonore, cette virtualité d’un contexte situationnel qu’il faut interroger, parce qu’il s’agit de comprendre, comme le compositeur américain La Monte Young l’évoque dans Lecture 1960, que, pourtant,  « chaque son est son propre monde et que ce monde n’a un rapport avec le nôtre que dans la mesure où nous en faisons l’expérience par l’intermédiaire de notre propre corps, c’est-à-dire à l’intérieur de nos propres limites. » Les conditions musicales ne sont donc pas seulement celles qui se réduisent à l’espace du concert, donc au lieu consacré à cet effet, mais celles qui s’élargissent à toutes les dimensions sonores de la vie, jusqu’au simple chant d’oiseaux évoqué par Allen S. Weiss. 

— L’ambiance situationniste

Mais, pour répondre à cette virtualité sonore, il faut sans doute retourner aux concepts situationnistes (et sans doute à la musique concrète). Constitué par des individus provenant de Cobra, du Lettrisme et du mouvement international de Bauhaus Imaginiste, l’International Situationniste s’est formé en réaction contre la pratique de l’art, pour se tourner vers l’action politique. L’I.S. essaie de saper l’homogénéisation grandissante de la société moderne en incitant à des actions spontanées, avec pour objectif que le plaisir (et le jeu), en étant productif, soit le moteur de formes alternatives de vie et de travail. À travers cet intérêt pour les conditions de la vie moderne, l’I.S. vise à prendre la quotidienneté comme un site dans lequel les conflits et les passions sont dévoilés, afin de refaçonner les paramètres de ce site. Il agit par dérive. « Dérive : Mode de comportement expérimental lié aux conditions de la société urbaine : technique du passage hâtif à travers des ambiances variées. Se dit aussi, plus particulièrement, pour désigner la durée d’un exercice continu de cette expérience. »19 Dans leur intention de changer la vie moderne, l’I.S. propose donc une architecture différente de celle des modernistes (à l’exemple de Le Corbusier). En contraste avec la modulation des formes, le groupe souhaite une architecture qui doit être considérée en fonction de son environnement, c’est-à-dire la rue et sa multiplicité inséparable de formes (fluidité du mouvement dans la ville, lignes de force économiques et démographiques).
Pour expliquer et comprendre la dérive et ses conséquences musicales, il faut aussi remonter à 1952, au mouvement de l’Internationale Lettriste qui, cherchant un nouveau rapport créatif en opposition à l’organisation ambiante, demande de réapproprier son propre environnement de vie. C’est le début de l’Urbanisme unitaire, qui demande la critique de l’urbanisme actuel : il faut donc élaborer « une théorie de l’emploi d’ensemble des arts et techniques concourant à la construction intégrale d’un milieu en liaison dynamique avec des expériences de comportement ».
Mais au juste, comment cette théorie peut-elle construire ce milieu et conduire à la dérive ? Pour y répondre, il faut commander des enquêtes. Ce fut le cas en 1953 à Paris et le premier rapport, concernant précisément ce milieu, fut écrit par Gilles Ivain (pseudonyme de Ivan Chtcheglov) et intitulé Formulaire pour un urbanisme nouveau, dont le rôle architectural principal est de modifier les conceptions de temps et d’espace, à la fois moyen de connaissance et moyen d’agir :
« L’action principale des habitants sera la DÉRIVE CONTINUE. Le changement de paysage d’heure en heure sera responsable du dépaysement complet. […] Plus tard, lors de l’inévitable usure des gestes, cette dérive quittera en partie le domaine du vécu pour celui de la représentation. » (I. S. n° 1)
Pour Gilles Ivain, il s’agit de modifier le complexe architectural, de le changer selon la volonté de ses habitants. S’appuyant sur la notion de « construction de situations », il cherche à édifier un fondement inédit des nouvelles constructions, avec la possibilité de détourner des éléments esthétiques préfabriqués. La critique de la rationalité architectural suppose alors deux idées directrices. La première est la recherche d’une interaction entre comportement et espace urbain, pour un dépaysement complet et pour un nouveau mode de participation ludique, s’appuyant sur la dérive, définit plus haut et sur le concept de psychogéographie. Et la seconde idée requiert des structures mobiles et transformables. Les habitants ne posséderont plus de lieu fixe, mais vivront de manière nomade (idée qui culmine dans les projets de Constant en 1959, dans le Deleuze-Guattari de Mille Plateaux et dans les fondements américain du happening [et dans l’art-action en général]).
Donc, d’une part la dérive, d’autre part la psychogéographie, sont des concepts étroitement liés à l’exercice de la vie quotidienne, à l’intérieur de l’espace urbain, et dont la matérialité est peut-être, selon Deleuze et Guattari, « inséparable de passage à la limite comme changements d’état, de processus de déformation ou de transformation opérant dans un espace-temps lui-même anexact, agissant à la manière d’événement (ablation, adjonction, projection…) » Ou bien elles semblent « inséparables de qualités expressives ou intensives, susceptibles de plus et de moins, produites à la façon d’affects variables (résistance, dureté, poids, couleur…). Il y a donc un couplage ambulant événements-affects qui constitue l’essence corporelle floue, et qui se distingue du lien sédentaire ». (Mille Plateaux, p. 507) À la fois changement et affection, telle est la définition de la Psychogéographie : « Psychogéographie : Étude des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus. » « Ce qui manifeste l’action directe du milieu géographique sur l’affectivité. »
En 1956, Guy Debord a ainsi expliqué que la dérive est un passage inattendu, à travers des décors différents. C’est une transition liée à un comportement à la fois constructif et ludique, radicalement contraire au voyage (peut-être trop long et trop disposé) et à la promenade (arbitrairement courte et sans esprit ludique). Les personnes qui pratiquent la dérive doivent, lors de ce passage, se départir de leur activité quotidienne, pour s’intéresser à l’environnement. Une part du comportement procède du hasard, mais il est moins prépondérant que ce qu’on pourrait croire. L’individu sollicité dans la dérive suit le relief psychogéographique de la ville, ses réseaux, ses points fixes, ses flux… Le hasard ne recouvre pas la totalité de la dérive, mais invite à un laisser-aller et à sa contradiction, l’évaluation et la connaissance de la psychogéographie urbaine. Il est cependant important lorsque son usage se ramène à des variantes et à l’habitude. L’analyse du tissu urbain se fait donc écologique. Le terrain de la dérive serait toujours déterminé en fonction de ses rapports avec la morphologie sociale. Il relève ainsi d’une forme d’esthétique fonctionnelle. Mais le son ne relève plus de l’élément décoratif et devient un indicateur signifiant, sans cesse classé encore et systématiquement selon une hiérarchie du beau et du laid
 Choisissant un lieu et une heure précise, le sujet assure une allure imprévue dans la dérive et peut même errer la nuit dans des maisons en démolition, traverser Paris en auto-stop les jours de grève (forme courante de dérive aujourd’hui) ou traîner dans les jardins fermés au public. C’est le cas de Geoffrey Dugan et ses amis dans le parc déserté Mc Carren, Greenpoint, à Brooklyn. La dérive exige vagabondage de l’individu et mobilité labyrinthique de l’architecture, trouvant une origine dans la déambulation surréaliste : écriture automatique et jeu de hasards et de coïncidences. L’Architecture of the Incidental et Psychogeographical Dip, deux enregistrements de Geoffrey Dugan20, deviennent les équivalents musicaux de cette écriture. Ils jouent comme manifestations de la vie et comme inconscient du monde et de la ville, lié à celui de l’homme.
La dérive peut encore supposer des effets sonores. L’I.S. compose l’architecture en fonction de la théorie sur le bruit et sur la dissonance, conditions naturelles de la vie urbaine. Comme moyen de passer « au-dessus du barrage », elle constitue un gaspillage conscient du temps utile, une manière de jouer situationniste qui cherche à briser l’isolement de l’individu et qui provoque des situations de hasard, des écoutes fortuites, c’est-à-dire des « moments de la vie, concrètement et délibérément construit en fonction de l’organisation collective d’une ambiance unitaire et d’un jeu d’événements » ou alors il s’agit simplement des modèles de passages à vivre autrement qu’avec le sentiment de rupture, qui peuvent posséder une valeur hautement esthétique.
À partir de la dérive, donc, les situationnistes aboutissent au cœur révolutionnaire de leur action : ce sont la « création globale de l’existence » et le détournement, dont l’origine se situe dans les théories lettristes d’Isou, détournement alors utilisé en poésie comme bouleversement du sens, il devient ensuite subversion des valeurs culturelles et esthétiques. Principalement Potlatch se veut l’ennemi de Le Corbusier, le Constructeur de taudis et prône la conservation des gares, leur sonorité étant accentuée par les sons d’autres gares ou de ports. Ceci est le cas échéant exactement envisageable et absolument enregistrable, comme ce fut le cas de Ohrbrücke/Soundbridge Köln-San Francisco, création de Bill Fontana datant de 198721. Pour la première fois de l’histoire de la radio, les sons et les bruits de deux cités séparées ont été combinés en performance live via le satellite à partir d’une sculpture sonore intercontinentale. Simultanément sont entendues soixante stations de radios et une sculpture sonore à Cologne (les sons de la gare centrale de Cologne, le Rheinbrücken, la circulation routière et les cloches de la cathédrale et des églises environnantes) et une autre à San Francisco (les cornes de brumes et les résonances bruitiques provenant de Golden Gate Bridge, ou bien même la faune de Farallon Islands). Tout élément sonore contribue à enrichir notre oreille et à nous conduire dans un espace d’une qualité insoupçonnée.

© Olivier Lussac
Revue Figures de l’art n° 6 « Anges et chimères du virtuel », revue d’études esthétiques, textes réunis par Bernard Lafargue, Presse Universitaire de Pau, 2002, p. 383-398.

1. Giancarlo Toniutti, « Space as Cultural Substratum », Brandon LaBelle et Steve Roden, Site of Sound : of Architecture & the Ear, Los Angeles et Santa Monica, Errant Bodies Press et Smart Art Press, 1999, p. 41.
2. Pierre Henry, La Ville-Die Stadt (Metropolis Paris), livret du CD Wergo (WER 6301-2) Ars Acoustica Vom Reichtum der Akustichen Kunst, 1994.
3. Françoise Kaltemback,  « Introduction »,  Pierre Mariétan, La Musique du lieu. Écrits de musique III, Berne, Commission nationale suisse pour l’Unesco, 1987, p. 17.
4. Pierre Mariétan, La Musique du lieu. Écrits de musique III, Berne, Commission nationale suisse pour l’Unesco, 1987, p. 181.
5. Op. cit., p. 165.
6. Op. cit., p. 181.
7. Op. cit.,  ibid., p. 182.
8. Mary Jane Jacob, « Introduction and Acknowledgments », Gordon Matta-Clark: A Retrospective, catalogue Chicago Museum of Contemporary Art, Chicago, p. 85.
9. Manfredo Tafuri,  Projet et utopie, Paris, Dunod, 1979, p. 16.
10. Pierre Restany, « Le livre blanc de l’art total. Pour une esthétique prospective. », Domus n° 269, 1968.
11. Daniel Charles, « Pour une poétique de l’outredisciplinarité » ,  sous la direction de Vittorio Vagone, L’art vidéo 1980-1999, Milan, Mazzotta, 1999.
12. James Rosenquist, entretien avec Gene Swenson, Partisan review, 1965, vol. 32, n° 4, p. 596-597.
13. Daniel Charles, entretien avec John Cage, For the Birds, Boston et Londres, Marion Boyars, 1981, p. 80.
14. Pierre Mariétan, « Milieu et environnement », op. cit., p. 30.
15. Allen S. Weiss,  « Le Désœuvrement de l’œuvre », Critique n° 639-640, août-septembre 2000.
16. Luigi Russolo, L’Art des bruits, Lausanne, L’Âge d’homme, 1975, p. 31.
17. Hans Heinz Stuckenschmidt, Musique nouvelle, Paris, Corrée Buchet-Chastel, 1956, p. 160.
18. Francisco Kröppfl cité dans le CD Riverrun. Voicings/Soundscapes, Wergo WER6307-2, WDR de Cologne, coll. Ars Acoustica.
19. Chroniques de l’art vivant, n° 51, p. 30.

20. Internationale Situationniste n° 1, 1958.
21. CD Psychogeographical Dip GD013, CD The Architecture of the Incidental GD014 (GD Stereo  p. o. box 1546 New York NY 10276 États-Unis Distributions: - Anomolous Records P. O. Box 22195 Seattle WA/ anomolousrecords.com - Printed Matter 535 West 22nd Street New York NY 10011 / www.printedmatter.com - RRR Records 23 Central Street Lowell MA 01852.
22. Bill Fontana, Ohrbrücke/Soundbridge Köln-San Francisco, retransmission satellite en direct, 31 mai 1987, CD Wergo WER6302-2, WDR de Cologne, coll. Ars Acoustica.
Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Design
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Dimanche 27 avril 2008 7 27 /04 /2008 07:25

Fluxus n’est pas à proprement parler un mouvement ni un style particulier. Ce n’est sans doute pas seulement un rassemblement organisé d’individus recherchant un même objectif artistique. Fluxus est peut-être une attitude, un esprit particulier envers la création artistique, l’art et la vie. Probablement c’est une simple tendance comme le pensent Peter Franck et Ken Friedman1, réunissant bon nombre de formes d’art expérimental, à partir des années soixante, et étant considérée, toujours aujourd’hui, comme l’une des formes les plus subversives de l’art contemporain ? La pratique et la pensée Fluxus dérangent les esprits les plus sages et les plus conformistes, posent des interrogations suspectes et mêlent des opinions contradictoires.
C’est un sujet tabou, révélant une sorte de fascination pour le terme lui-même, pour la pratique expérimentale et pour le mystère qui entourent cette formation, sa genèse et sa philosophie. Fluxus désigne une idée volontairement floue et a priori insaisissable, comme l’exprime l’un des premiers artistes du groupe, George Brecht :
« Chacun de nous avait ses idées sur ce qu’était Fluxus, et c’est tant mieux. Nous enterrer n’en sera que plus long. Pour moi, Fluxus fut un groupe où des gens se côtoyèrent et s’intéressèrent mutuellement aux œuvres et à la personnalité des uns et des autres. »2
et il ajoute plus loin :
« George Maciunas avec son énergie hors pair servait de moteur à toutes sortes de manifestations et de réalisations auxquelles presque personne ne s’intéressait à l’époque. »

Pour Maciunas, il s’agit dans la définition même de Fluxus de détruire les notions de grand Art, de détourner celles de culture sérieuse et de professionnalisme en art, et de construire  un circuit parallèle à la culture officielle. C’est même le but avoué de l’artiste. La diffusion et la distribution des œuvres fluxus n’entrent pas dans le circuit marchand habituel, comme le soulignait Nam June Paik en 1978 :

« Marx s’est largement consacré à la dialectique production/outil de production. Il pensait, de façon simpliste que si les travailleurs (les producteurs) POSSÉDAIENT l’outil de production, tout irait pour le mieux. Il n’a guère refléchi de manière créatrice au système de la DISTRIBUTION. Le problème du monde de l’art dans les années 60 et 70 est que l’artiste, propriétaire de son outil de production (la peinture, les pinceaux, et même parfois le matériau d’imprimerie), n’en demeure pas moins exclu du système de DISTRIBUTION, puissamment centralisé, dans le monde de l’art. »3

Fluxus est davantage une coopérative et la force de Maciunas est d’avoir mis en œuvre une conception post-marxiste, en essayant de s’emparer des circuits de distribution et des moyens de production, parce qu’aussi de nombreux artistes partageaient-ils le point de vue suivant : l’art ou le domaine de l’art était devenu trop restrictif, dépendant d’une élite culturelle. Les œuvres d’art étaient elles-mêmes devenues des produits commerciaux. Même le poète Jackson Mac Low avait des réticences envers le marché de l’art, bien qu’il eut quelques différends avec Maciunas, et il annonce dans une missive envoyée à Dick Higgins (22 avril 1963, archives Sohm, Staatsgalerie Stuttgart) :

« Je suis dégoûté par sa corruption et sa commercialisation ; je suis bien d’accord que certaines sortes d’œuvres d’art, de musique et de littérature ont acquis un genre de prestige totalement abusif et que beaucoup trop de gens se sont faits tyranniser et écraser en essayant de “réussir” dans les arts. »

Maciunas fait donc de Fluxus une partie importante de la nouvelle révolution culturelle et précise sa position dans une lettre adressée à Emmett Williams (juin 1963, The Jean and Leonard Brown Collection, The Getty Center) :

« Je sais de quelle manière vous éprouvez l’implication politique de Fluxus, avec le parti (vous savez lequel). Nos activités perdent toutes significations si nous nous séparons de la lutte socio-politique à venir aujourd’hui. Nous devons coordonner nos activités ou nous devrions devenir une autre “nouvelle vague”, un autre club dada… »

Pour comprendre cette révolution, son évolution sociale et artistique, examinons deux modèles qui ont contribué à l’édification fluxus et à son héritage, je pense ici aux modèles constructiviste et situationniste.

– Le Modèle constructiviste

Ce programme révolutionnaire se fonde sur le modèle du constructivisme russe ; Kallaï dit à ce propos, dans l’article intitulé « Les Perspectives sociales et intellectuelles de l’art constructiviste », que « L’art constructiviste se tourne du côté des perspectives de la vie sociale qui se forment dans un grand ordre architectonique. Il ne rêve de rien que de prendre part à cette vie, en la commençant à nouveau, à partir de ses bases économiques et physiques. »4 Principalement, le constructivisme se fonde sur la revue LEF, créée par le poète Vladimir Maïakovsky en 1923 (LEF. front gauche des arts : « LEF a pour but « le change des formes » car « le rôle de l’avant-garde était d’éclairer, de guider le prolétariat dans la reconstruction du mode de vie », ainsi que « la recherche d’une symbiose entre l’art et la vie, entre la création et le travail, [º] l’aspiration à effacer les cloisonnements de tout ordre : territoriaux (frontières), sociaux (classes) ou esthétiques (remise en cause de goût, de beau ou d’auteur…) »5). Si certains artistes fluxus ont répondu à cet appel (principalement George Maciunas, Henry Flynt, Ben Vautier ou Tony Conrad), d’autres (Dick Higgins, George Brecht et Jackson Mac Low), en revanche, ne partageaient pas cet appel à l’insurrection, refusaient toutes implications politiques et tentaient au contraire des actions artistiques inédites. Fluxus prenait donc deux directions, qui n’étaient pas, au fond, réellement opposées, parce qu’elles se rejoignaient sur les principes d’une « construction de la vie ».
Dans le texte fondamental de LEF n° 1, intitulé « Sous le signe de la construction de la vie » de N. F. Tchoujak6, il était souligné que « Si l’on essaie d’embrasser les conquêtes les plus importantes qui, dans le domaine de l’art, sont en liaison étroite avec les progrès sociaux de ces dernières années, nous nous heurtons involontairement à des faits curieux et extrêmement caractéristiques – ces faits montrent justement l’unité de l’art et de la vie et le caractère irréversible de l’influence exercée sur l’art par ce mouvement fondamental qui porte la vie en avant. » George Maciunas avait eu connaissance de ce texte où « des faits, poursuit Tchoujak, témoignent d’un parallélisme très net dans l’élaboration de ces positions chez des groupes de gens géographiquement séparés et qui, sur le plan formel, ne partageaient pas toujours les mêmes idées, mais étaient tous envahis par l’esprit de l’époque ». Les artistes pouvaient alors passer aisément du constructivisme russe à la recherche d’un processus révolutionnaire toujours nouveau, à Fluxus qui s’appuyait aussi sur un autre mouvement politique et subversif, l’Internationale Situationniste, et pour qui la conscience du caractère révolutionnaire de l’art et des formes expressives ne pouvait se résoudre qu’en dépassant l’art, dans la critique de la vie quotidienne et dans la transformation de la société capitaliste.
Pour l’I.S., il fallait similairement travailler « à la construction consciente et collective d’une nouvelle civilisation » (Potlatch n° 1 (1954), en élaborant des situations concrètes. Guy Debord avait défini la situation comme étant « Une production artistique [qui] rompt radicalement avec des œuvres durables. Elle est inséparable de sa consommation immédiate, comme valeur d’usage essentiellement étrangère à une conservation sous forme de marchandise. »7 Cette construction de la vie pouvait ainsi porter d’autres noms : happening, événement, performance ou simplement action comme le préconisait déjà N. F. Tchoujak : « L’art est action, et, en tant que tel, ne peut appartenir qu’au présent ; derrière nous, nous avons les résultats de l’action, devant — les plans de l’action — voilà le slogan de l’art de notre époque. »8 Les termes ne sont sans doute pas interchangeables, entre constructivisme et fluxus, mais révèlent des idées et des objets de création communs. Comme le suppose Ossip Brik dans le texte intitulé Du tableau au tissu imprimé, « La pensée fondamentale de l’art productiviste – c’est-à-dire que le profil extérieur de l’objet est déterminé par la destination économique de l’objet et non par des considérations abstraites, esthétiques – n’a pas été encore suffisamment comprise par nos économistes […] Les artistes d’avant-garde se sont déjà engagés sur la voie qui mène du tableau au tissu imprimé… »9 Fluxus s’est aussi tourné vers des formes de design productivites et expérimentales avec le credo suivant : « Les objectifs de Fluxus sont sociaux (non esthétiques)… », comme à l’image de l’atelier de création graphique de George Maciunas ou bien, encore, sur le versant expérimental, de celui du Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, parce qu’il s’agissait, dès l’origine, de se réapproprier son propre milieu et d’auto-déterminer son propre environnement de vie, par le concept de « dépassement de l’art ». Nous entrons alors dans le second modèle étudié, celui du Situationniste.

– Le Modèle situationniste

Fluxus exige, donc, dès sa fondation, un programme non seulement artistique pluridisciplinaire, mais demande de transformer la société à l’aide d’une pratique concrète et d’atteindre ce que son fondateur, George Maciunas appelle des « buts sociaux, non esthétiques ». Ce dernier a dit que « Si l’homme était capable à la manière même dont il éprouve une émotion artistique, de vivre le monde comme une expérience, le monde concret dans lequel il vit (aussi bien celui des mathématiques que celui de la matière), l’art n’aurait plus à répondre à un besoin, pas davantage que les artistes et autres éléments improductifs. »10 Cette pratique, telle qu’elle est définie dans l’esprit de Maciunas, s’appelle le concrétisme, qui ne faut pas confondre avec l’art concret de Max Bill. Pour commencer, analysons les propriétés du concrétisme.

Selon Maciunas, le concrétisme est l’analogon du néo-dadaïsme, ce qui n’a pas de rapport avec les objets ou les images, mais plutôt avec les actions et les gestes dans les domaines des arts et de la musique. Un son est donc concret lorsqu’il n’indique rien d’autre que sa réalité. Un son est donc seulement un son. Pour Maciunas, les compositions ne sont pas concrètes lorsqu’elles sont fixées à l’avance, mais le deviennent lorsqu’elles dépassent la forme ou la structure prédéterminée. Le mérite de l’artiste concret « consiste à créer une méthode grâce à laquelle la forme peut être créée indépendamment de lui. »11 Aussi propose-t-il une structure monomorphique pour les événements fluxus – forme simple, avec un modèle essentiellement structural. « Ce monomorphisme, affirme-t-il, tend à se limiter au concept art, depuis que celui-ci met l’accent sur une image ou sur une idée de généralisation des “particuliers” plutôt que sur la particularité [spécificité] (arrangement dans des modèles ou des formes particulières) des généralités. Dans le concept art, la réalisation de formes n’est donc pas pertinente, puisque celle-ci est un art dans lequel le matériau est concepts (étroitement limités au langage), plutôt que forme particulière de film, de son, etc.12 » Ce qui compte, pour Maciunas, ce n’est pas tant la réalisation de la forme, mais la forme de réalisation, c’est-à-dire la construction ou la déconstruction de données simples. Cette orientation rappelle évidemment les théories de Flynt, pour qui « le concept art est un art où le langage est matériau »13. Cette idée aboutira à l’art conceptuel et à ses avatars. Ce sont, selon lui, les concepts qui constituent le matériau (le son pour la musique, la pellicule pour le film ou la photographie, la toile pour la peinture), si bien que le concept art renvoie au degré zéro de la création, puisque l’art du concept inclut le langage et la définition simple de toute chose.

Est alors concret l’idée de la concrétion, de la matérialité du langage, c’est-à-dire, comme l’a fort bien souligné Roman Jakobson à propos de la poésie, le côté palpable du signifiant. Pour Maciunas, il s’agit alors d’utiliser des éléments visuels, lesquels ne connotent rien d’autre qu’eux-mêmes. La réalité concrète s’oppose ainsi à l’abstraction artificielle ou illusionniste. Le concret n’indique rien d’autre que lui-même.
Maciunas indique bien son développement dans un texte intitulé « Neo-Dada in der Music » :

« […] une note émise par le clavier d’un piano ou une voix de bel canto est largement immatérielle, abstraite et artificielle, puisque le son n’indique pas clairement se source véritable, sa réalité matérielle ; l’action banale d’une corde, du bois, du feutre, de la voix, des lèvres, de la langue, de la bouche, etc. Un son, produit par exemple en cognant sur ce même piano avec un marteau ou en tapant à coups de pied sur le dessous de sa caisse est plus matériel et concret puisqu’il indique d’une manière beaucoup plus claire la dureté du marteau, la nature caverneuse de la caisse et la résonance de la corde. »

La composition ne spécifie rien si sa spécificité contredit l’aléatoire et le fortuit. Elle peut seulement provenir de la structure. Les événements aléatoires peuvent avoir lieu, complètement indépendamment de l’artiste et du créateur. Une œuvre est alors concrète au moment où son concept permet que la forme se développe librement par rapport au concret. Concrétisme et concept art sont donc deux idées fortes qui déterminent les performances et les objets fluxus.
Il n’y a donc pas de limites entre les arts ou, s’il y a frontières, celles-ci sont totalement artificielles. Aussi chaque catégorie repose-t-elle sur le concrétisme qui, à l’extrême limite, se nomme anti-art. L’anti-art est pour l’auteur la destruction de toutes les prétentions concernant les artistes : contre l’art érigé en profession, contre la séparation artificielle entre un interprète et le public, ou entre le créateur et le spectateur, ou, finalement, entre l’art et la vie. Pour Maciunas, Fluxus doit donc devenir un mode de vie, non une profession, pour finalement atteindre un art-nihilisme, un au-delà de l’art, ou ce que les situationnistes ont nommé le dépassement de l’art.

« Art concret » et « concrétisme » ne sont pas des dénominations équivalentes, la première renvoie à une conception européenne, la seconde à l’usage américain : d’un côté la forme, la structure et le matériau (Max Bill disait : « L’art concret est pure expression de mesures et de lois harmonieuses. »), de l’autre l’action, l’événement et la matérialité d’un son, ou d’une expérience visuelle. D’un côté, on se dirige vers les courants rationalistes de type puriste (ou fondamentaliste, dont le prototype intellectuel serait Clement Greenberg) et les néo-constructivistes, issus du Bauhaus et, de l’autre, la critique d’un fonctionnalisme forcené, issu du dadaïsme, du constructivisme (en tant que « construction de la vie »), et sur l’I.S., dont les fondements reposent avant tout sur l’expérimentation (d’où, par exemple, la fameuse idée de « dérive » :

« Dérive : Mode de comportement expérimental lié aux conditions de la société urbaine : technique du passage hâtif à travers des ambiances variées. Se dit aussi, plus particulièrement, pour désigner la durée d’un exercice continu de cette expérience. » Internationale Situationniste n° 1, 1958.

L’objectif de l’art concret est de développer, dans la fameuse Hochschule für Gestaltung d’Ulm, dans cette fameuse école de Max Bill, les facultés créatrices, afin qu’elles permettent de modeler les environnements dans lesquels se déroule notre vie et de répondre aux exigences complexes des hommes et de la société en cette époque des machines. Cet art doit s’exercer dans le cadre de la vie réelle, notamment l’étude de la fonction et de la construction dans le cycle de la production et de l’économie industrielle, exigeant d’eux qu’ils assument, à l’idée que préconisait Walter Gropius, le rôle qui avait été celui de l’artisanat, c’est-à-dire l’artiste requalifié en technico-projeteur ou chercheur de laboratoire aux seules fins de « normalisation » dans la société, bref une forme de bureaucratisation de l’art, passant par le langage technique froid et mathématique, afin d’atteindre un concret qui adhère à la fonction, dans un lien harmonieux entre les mondes de la forme, de l’espace et l’application de l’œuvre collective. Bref, on assiste à un prolongement dogmatique de l’esprit du Bauhaus. Comme le souligne Walter Gropius dans le Manifeste inaugural du Bauhaus (1919). :

« L’artiste est une sublimation de l’artisan […]. Le principe de base du travail artisanal est cependant indispensable à chaque artiste. C’est là que se trouve la source de l’activité créatrice. Créons donc une nouvelle corporation d’artisans… »

On peut le comprendre, Maciunas ne va pas dans ce sens et préconise davantage que l’artiste possède un rôle socialement productif, mais avec la possibilité de rajouter l’expérimentation artistique à l’ordre productif des constructivistes, allier le pouvoir créatif des uns au savoir-faire des artisans. Cette remarque repose sur les fondements du Bauhaus, dépassé par l’esprit révolutionnaire par CoBrA (notamment le M.I.B.I., Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, conduit par Asger Jorn), par l’International Lettriste et par l’I.S.

En effet, contre cette esthétique fonctionnaliste fondée sur le concept de « forme idéale », d’utilité et de nécessité14, contre cette forme « statique » de l’industrial design qui doit être considérée, selon Bill, «  comme l’unique direction de la fonction d’artiste dans la société » et comme « un formalisme doctrinaire et conservateur qui, hostile à toute tentative de self-expression, a maintenant pour but de ne seulement créer de l’ordre sur des choses déjà existantes »15, l’artiste Asger Jorn, fondateur du Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, avance une conception « dynamique » et expérimentale, en continuelle transformation, pourrait-on dire, comme Fluxus l’est dans sa propre définition, de l’artisanat généralisé aux formes de production, c’est-à-dire le design. A l’encontre des fonctionnalistes qui, au nom d’une esthétique de l’objet et de l’architecture, eux-mêmes consistant à refléter leurs fonctions pratiques et constructives à travers l’utilité et la nécessité, et occultant la fonction psychologique de l’environnement, l’artiste CoBrA demande de créer une architecture qui est fondée sur une ambiance et sur un mode de vie.
Pour définir cette dynamique du mode de vie qui suppose une fonction psychologique, il faut aussi remonter à 1952, au mouvement de l’Internationale Lettriste qui, cherchant un nouveau rapport créatif en opposition à l’organisation ambiante, demande de réapproprier son propre environnement de vie. C’est le début de l’Urbanisme unitaire, qui demande la critique de l’urbanisme actuel : il faut donc élaborer « une théorie de l’emploi d’ensemble des arts et techniques concourant à la construction intégrale d’un milieu en liaison dynamique avec des expériences de comportement ». L’urbanisme unitaire, terme forgé en 1956, reste la synthèse de l’art et de la technique, et la réponse à l’ambiance et au style de vie. Il n’est plus possible de considérer l’architecture comme immuable, mais comme une forme d’expérimentation liée au milieu, à l’habitat et à l’homme. L’architecture doit devenir une ouverture continuelle pour l’homme.

Au juste, comment cette théorie peut-elle construire ce milieu et conduire à la dérive ? Pour y répondre, il faut conduire des enquêtes. Ce fut le cas en 1953 à Paris et le premier rapport, concernant précisément ce milieu, fut écrit par Gilles Ivain (pseudonyme de Ivan Chtcheglov) et intitulé Formulaire pour un urbanisme nouveau, dont le rôle architectural principal est de modifier les conceptions de temps et d’espace, à la fois moyen de connaissance et moyen d’agir : « L’action principale des habitants sera la DÉRIVE CONTINUE. Le changement de paysage d’heure en heure sera responsable du dépaysement complet. […] Plus tard, lors de l’inévitable usure des gestes, cette dérive quittera en partie le domaine du vécu pour celui de la représentation. » (I. S. n° 1)
Pour Gilles Ivain, il s’agit de modifier le complexe architectural, de le changer selon la volonté de ses habitants. S’appuyant sur la notion de « construction de situations », il cherche à édifier un nouveau fondement des nouvelles constructions, avec la possibilité de détourner des éléments esthétiques préfabriqués. La critique de la rationalité architecturale suppose alors deux idées directrices. La première est la recherche d’une interaction entre comportement et espace urbain, pour un dépaysement complet et pour un nouveau mode de participation ludique, s’appuyant sur la dérive, définit plus haut et sur le concept de psychogéographie. Et la seconde idée requiert des structures mobiles et transformables. Les habitants ne posséderont plus de lieu fixe, mais vivront de manière nomade (idée qui culmine dans les projets de Constant en 1959, dans le Deleuze-Guattari des Mille Plateaux et dans les fondements américain du happening).
Donc, d’une part la dérive, d’autre part la psychogéographie, sont des concepts étroitement liés à l’exercice de la vie quotidienne, à l’intérieur de l’espace urbain,  et dont la matérialité est peut-être, selon Deleuze et Guattari, « inséparable de passage à la limite comme changements d’état, de processus de déformation ou de transformation opérant dans un espace-temps lui-même anexact, agissant à la manière d’événement (ablation, adjonction, projection…) » Ou bien elles semblent « inséparables de qualités expressives ou intensives, susceptibles de plus et de moins, produites à la façon d’affects variables (résistance, dureté, poids, couleur…). Il y a donc un couplage ambulant événements-affects qui constitue l’essence corporelle floue, et qui se distingue du lien sédentaire ». (Mille Plateaux, p. 507) À la fois changement et affection, telle est la définition de la Psychogéographie : « Psychogéographie : Étude des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus. » « Ce qui manifeste l’action directe du milieu géographique sur l’affectivité. »

Dans un autre texte intitulé « Contre le fonctionnalisme » (1954), Jorn pousse l’idée d’une construction d’un design imaginiste, en montrant que la technique, la fonction et l’esthétique sont les objectifs de l’« artiste-créateur » d’objets produits industriellement (le « designer »), donc standardisés (enjeux directement issus du Bauhaus et des Constructivistes), et dont on ne cesse aujourd’hui de vanter les mérites de l’uniformisation. Ces objectifs sont en contradiction avec ceux de l’« artiste libre » (issu des conceptions dadaïstes, puis surréalistes), dont la principale caractéristique serait l’action, c’est-à-dire l’expérimentation (on retrouve les propos de Tchoujak. L’esthétique d’un objet ou d’un bâtiment n’est pas l’harmonie fonctionnelle de l’ensemble, ou de ses détails, ou de sa fonction, mais sa communication, son effet immédiat sur nos sens sans tenir compte de son utilité ou de sa valeur structurelle. L’appel à l’action spontanée, liée aux lois du hasard et à la liberté de l’artiste, apparaît précisément au moment de la systématisation de plus en plus forte de l’ordre rationnel, avec, comme but, la fonction de designer de l’artiste, c’est-à-dire, selon Max Bill, d’un « créateur d’objets harmonieux au service de l’homme ». Mais il s’agit seulement d’un créateur de schémas préétablis, dissimulant la différence entre « capacité technique » et « don de l’invention créative »16. Cette problématique de l’industrial design imposée par le Bauhaus, « avec l’acceptation de la machine comme instrument digne de l’artiste », se révèle être pernicieuse avec l’école d’Ulm, lorsque, pour Jorn, il s’agit de « faire de l’artiste le serf de l’industrie, au lieu de faire de l’industrie un moyen d’atteindre la liberté artistique et humaine ». À la tentative d’effacement entre arts libres et arts appliqués, que promulguait le Bauhaus, s’ajoute la négation, pour le seul artiste, du droit d’exister, c’est-à-dire l’introduction de formes inutiles ou d’une utilité imaginaire ou décorative. Cette attention renvoie effectivement à la définition de Fluxus faite par Maciunas, rappelant et les conceptions de Tchoujak et de Jorn (suivies par celle de l’I.S.). Il s’agit de s’engager dans la subversion des valeurs culturelles et dans la construction d’un comportement tourné vers la vie, opposée au fonctionnalisme rationaliste, ou dans la mise en jeu d’une ambiance et d’un style de vie :

… Les objectifs de Fluxus sont sociaux (non esthétiques). Ils sont reliés (idéologiquement) au groupe LEF de 1929 [sic] en Union Soviétique et ont affaire avec : l’élimination graduelle des beaux-arts (musique, théâtre, poésie, littérature, peinture, sculpture, etc., etc.). Cette attitude est motivée par le désir de stopper le ravage des ressources humaines et matérielles… et de les détourner à des fins socialement constructives. Appliqués de cette manière, les arts seront (de design industriel, du journalisme, de l’architecture, de l’ingénierie, des arts graphiques-typographiques, de l’impression, etc.).
…Ainsi, Fluxus est définitivement contre l’objet-art comme commodité non-fonctionnelle […]. Cela doit temporairement avoir la fonction pédagogique d’enseigner au peuple l’inutilité de l’art, incluant l’éventuelle inutilité de soi. Cela ne doit donc pas être permanent…
Fluxus est par conséquent ANTIPROFESSIONNEL (contre l’art professionnel […]). Deuxièmement, FLUXUS est contre l’art comme medium ou comme véhicule encourageant l’ego de l’artiste, depuis que l’art appliqué doit exprimer le problème objectif, évacuer la personnalité de l’artiste ou de son ego. Fluxus, donc, doit tendre à un exprit collectif, anonyme et ANTI-INDIVIDUALISTE — aussi ANTI-EUROPÉANISTE (l’Europe étant le lieu supportant le plus fortement — & même instituant l’idée de — l’artiste professionnel, l’art — pour une idéologie de l’art, pour une expression de l’ego de l’artiste à travers l’art, etc., etc.)…
Ces concerts FLUXUS, ces publications etc. — sont au mieux transitionnels (quelques années) & temporairement jusqu’à ce temps où les beaux-arts puissent être totalement éliminés (ou du moins leurs formes institutionnelles) et les artistes trouvent d’autres emplois…

Il fallait, pour que Maciunas arrive à ses fins, élaborer une conduite philosophique, afin de détruire les Beaux-arts et de prendre part à la vie réelle dans une déclaration constante : l’art n’est pas comme la représentation du monde mais est le monde lui-même, un monde devenu non pas modèle de rationalité mais d’expériences nouvelles, y compris celles qui concernent l’amusement, la blague et le jeu.

— « Fluxus Manifesto », George Maciunas, 1963.
ART
Pour justifier le statut élitiste, parasite et professionnel de l’artiste dans la société,
il doit démontrer son utilité et son exclusion,
il doit démontrer la dépendance du spectateur envers lui,
il doit démontrer que personne d’autre que lui peut faire de l’art.
Donc, l’art doit apparaître complexe, prétentieux, profond, sérieux, intellectuel, inspiré, plein d’ingéniosité, significatif, théâtral.
Il doit apparaître précieux en tant que marchandise, afin de pourvoir l’artiste d’un revenu.
Pour augmenter sa valeur (le revenu de l’artiste et le profit des clients), l’art est fait pour être rare, limité en quantité et par conséquent en vente et accessible seulement à l’élite sociale et aux institutions.

FLUXUS ART-AMUSEMENT
Pour établir le statut non-professionnel de l’artiste dans la société,
il doit démontrer son inutilité et son inclusion,
il doit démontrer l’autosuffisance du spectateur,
il doit démontrer que n’importe quelle chose peut être de l’art et que n’importe qui peut le faire.
Donc, l’art-amusement doit être simple, amusant, non prétentieux, insignifiant, il ne requiert aucune ingéniosité ou de répétitions innombrables, il n’a pas de valeur marchande ou institutionnelle.
La valeur de l’art-amusement doit être modeste en étant illimité, produit pour la masse, obtenu de tout et éventuellement produit de tout.
L’art-amusement Fluxus est l’arrière-garde, sans aucune prétention ou incitation à participer à la compétition de “l’art de faire mieux que les autres” avec l’avant-garde. Il lutte pour des qualités non-théâtrales et monostructurelles de l’événement naturel simple, un jeu ou un gag. C’est la fusion de Spikes Jones, du Vaudeville, du gag, des jeux d’enfants et de Duchamp.

Cet appel de Jorn à l’expérimentation ( celle qui la fameuse dérive de l’I.S., dont nous venons de parler, et le fameux event fluxus qui sera plus tard l’une des formes principales d’art performatif) contrecarre l’idéologie de type platonicienne, où se confondent la morale, l’esthétique et la vérité, c’est-à-dire l’axiome de l’indissociabilité, dans l’objet, de la forme et de la fonction. Mais, comme le montre Jean Baudrillard, l’objet surréaliste naît à la même époque que l’objet fonctionnel, comme sa dérision ou comme sa transgression : « la synthèse bauhausienne de la forme et de la fonction, du beau et de l’utile, est contrebalancée par le jeu hybride des surréalistes, qui se situe justement entre les figures de l’objet et celles de l’homme, entre la fonction et le désir. »17 La position de Jorn est donc anticipatrice de certaines orientations au sujet du dépérissement de l’objectivité (laquelle revient en force aujourd’hui sous la forme d’un discours globalisant, celui du cognitivisme), et de la fonctionnalité de la forme, à commencer par les objets ludiques fluxus, qui opèrent au-delà de la notion même d’« œuvre ».
Cette théorie de l’« artiste libre et inutile » fonde alors les enjeux d’une culture alternative toujours révolutionnaire. Elle provient du concept situationniste du « dépassement de l’art » (greffée sur une conception sociale de l’artiste, dans laquelle « l’artiste libre est un amateur professionnel » et dont l’activité créatrice est finalement perçue, selon Jorn « non comme un don divin, mais comme une capacité qui peut être enrichie d’expériences nouvelles et inattendues, méthodologiquement orientées » (Asger Jorn, « Contre le fonctionnalisme », 1954).

© Olivier Lussac
« Identité et Création dans l’artisanat d’aujourd’hui », Université de Gabès, Institut Supérieur des Arts et Métiers de Gabès, Tunisie, 2005, publication de l’Institut Supérieur Arts et Métiers de Gabès, Série Arts n° 3, Tunisie, Gabès, p. 59-66.

1. Peter Franck et Ken Friedmann, “ Fluxus : A Post-Definitive History Where Response is the Heart of the Matter ” High Performance 27, vol. 7, n° 3, 1984, p. 56-62.
2. George Brecht, “ Entretien avec Irmeline Lebeer ”, revue Chroniques de l’art vivant, mai 1973, n° 39, p. 16-19, repris pour la première fois dans Henry Martin, An Introduction to George Brecht’s Book of the Tumbler of Fire, Milan, Multhiplia edizioni, 1978, p. 86 et dans Irmeline Lebeer, L’Art ? c’est une meilleure idée !, entretiens 1972-1984, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, coll. Critiques d’art, 1997, préface d’Anne Mœglin-Delcroix, p. 96-110.
3. Nam June Paik, « George Maciunas and Fluxus », revue Flash Art n° 84-85, octobre-novembre 1978, p. 48.
4. Cité par Janos Brendel, « De la matière à l’architecture », colloque L’Art en Hongrie, Bulletin analytique des périodiques d’Europe de l’Est, Paris, Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, n° 25, p. 62, cité par Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Cahiers des Avants-Gardes, tome 1, Lausanne, L’Âge d’homme, 1987, p. 85.
5. Cité par Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Cahiers des Avants-Gardes, tome 2, Lausanne, L’Âge d’homme, 1987, p. 1 et p. 2.
6. Cité par Gérard Conio, op. cit., p. 22-42.
7. Guy Debord, « Théorie des moments et constructions des situations » in Internationale Situationniste, n° 4, Paris, 1960, réédition Paris, Librairie Arthème Fayard, 1997, p. 118-119.
8. Art. cit., p. 31.
9. Cité par Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Cahiers des Avants-Gardes, tome 2, Lausanne, L’Âge d’homme, 1987, p. 70-71.
10. Cité par Hervé Gauville, L’Art depuis 1945. Groupes et mouvements, Paris, Hazan, 1999, p. 95.
11. « Neo-Dada in Music, Theater, Poetry, Art » Wuppertal, 1962.
12. « Some Comments on Structural Film de P. Adams Sitney » (Film Culture n° 47, 1969).
13. Henry Flynt, « Concept Art », An Anthology de La Monte Young et Jackson Mac Low (New York, 1963, 2e éd., 1970.
14. La base de la production est d’atteindre l’unité des fonctions de l’objet, y compris la fonction esthétique, en s’intéressant autant aux objets utiles qu’à des objets d’une parfaite beauté, idée qui sera réfutée par Asger Jorn..
15. Asger Jorn, avant-propos de « Pour la forme - Ébauche d’une méthodologie des arts », 1958, cité par Mirella Bandini, L’Esthétique, le politique. De Cobra à l’International Situationniste, Marseille, Éditions Sulliver, Via Valeriano, 1998, p. 53.
16. L’activité créatrice reste une simple capacité, renforcée par l’activité expérimentale. Par ce dernier concept, les dadaïstes et les surréalistes sont les premiers à proclamer qu’ils n’ont pas de talent et que le talent n’existe pas. Cela se répercute dans le mouvement fluxus. Le groupe fluxus n’est pas, comme le surréalisme, une école ou une doctrine, mais une organisation collective, fondée sur la recherche (futilité et négation du talent) et sur l’expérimentation.
17. Pour une économie politique du signe, cité par Mirella Bandini, op. cit, ibid, p. 64.



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Samedi 26 avril 2008 6 26 /04 /2008 19:00

LE RÔLE DE L´INFINEMENT PETIT EST INFINIMENT GRAND (L. PASTEUR)

Selon M. J. COTTE, du Centre Européen de Dermocosmétologie, les biotextiles n´en sont qu’a leurs débuts. 80% des tissus et des vêtements que nous porterons dans 20 ans n´existent pas encore.

Dans l´histoire des fibres textiles on peut trouver des différentes voies de recherche selon les derniers siècles:

-XIXème siècle: les fibres naturelles
-XXème siècle: les fibres les fibres chimiques
-XXIème siècle: les fibres, les textiles fonctionnalisés et techniques

Avec les textiles technologiques, l´industrie essaye de satisfaire des différents besoins qui vont des plus répandus, comme les fonctions antibactériennes, anti-moisissure, anti- acariens aux plus expérimentales comme les texticaments, et les agents actifs, en passant pour l´hygiène, les allergies et anti-contamination de l´environnement.

Cette fonctionnalisation nous ramène à travers du confort à faciliter notre quotidien, à avoir une sensation de mieux être en agissant sur nos sens et à protéger notre santé à travers de ses components bio-actifs.

Au Japon, sur cet angle, ils existent déjà trois brevets déposés pour les producteurs de fibres associées aux groupements chimiques, qui pivotent sur le principe de cosmétotextiles, textiles fonctionnalisés et texticaments.

Ces développements font l´alliance des bases traditionnelles de l´industrie textil (design, mode, motifs, couleurs) et la notion de créativité au niveau fonctionnel.

Les bio-textiles ont des fonctions anti-bactériennes, anti-moisissures, anti-acariens, anti-moustiques ou simplement le parfum, plus la nouveauté des fibres creuses avec des micro-organismes ayant des activités biologiques.

Les cosmetotextiles ont, de leur part, les fonctions amincissantes, énergisantes, hydratantes, rafraîchissantes, et aussi parfumées, avec l´utilisation d´extraits d´algues, huiles essentielles, etc.

Finalement les texticaments ont des fonctions antidouleur, cicatrisantes, livrent de la vitamine C ou du Prozac.

En étant en contact avec la peau et inclus dans une matière qu´on peut considérer comme instable (la fibre textile), ces développements ont certaines contraintes que les chercheurs doivent résoudre. Entre elles il y a la possibilité de durabilité dans les temps et la résistance aux lavages, les risques de développer des allergies aux porteurs, de générer une bactério-résistance à cause d´un usage prolongé, la rupture de l´équilibre bactériologique de la peau, et même les incertitudes en matière de réglementations au niveau de l´environnement et la qualité.

Ces tissues libèrent souvent des molécules sur un support aqueux, chose qui veut dire qui libéreront des molécules aussi lors des lavages et dans la sueur, de là l´intérêt d´un traitement non migrant.

Il faut savoir comment les principes actifs vont interagir avec le consommateur, et indépendamment des moyens financière investis personne ni aucun test peut garantir une absence totale de risque.

Dans la batterie de tests qui ces produits doive suivre on peut trouver ceux d´innocuité, généralement sur animaux, pour tester la toxicité, l´irritation cutanée, l´irritation oculaire e l´hypoallergénique, et sur les hommes, on preuve la tolérance cutanée aux produits cosmétiques et l´évaluation du potentiel allergique.

Une des méthodes les plus répandus dans cette quête de solutions et l´optimisation des nouveaux textiles est la microencapsulation.

La microencapsulation est un procédé né aux débuts des années 60, exploité dans le domaine de la cosmétique, de la santé et de l´alimentaire, que consiste, basiquement, à insérer dans des sphères microscopiques une substance souvent volatile (comme le parfum), ou active (hydratante, traitante), puis de les lier de manière plus ou moins solide à un fil ou une étoffe, ce procédé est depuis longtemps exploité.
La difficulté d´isoler une substance active, de stabiliser une vitamine limite sérieusement  les possibilités.

Une autre technique du même procédé consiste à emprisonner une substance dans une coquille dure, on intègre des cristaux liquides dans les étoffes pour créer des effets chromatiques changeants, ou pour atténuer les variations de température du corps  en relation à la température de son environnement.

Les scientifiques de l’Institut de Recherche sur les Textiles de Krefeld (Allemagne), ont mis au point un nouveau traitement qui s’inspire de la microencapsulation et qui consiste à imprégner un textile avec des molécules de cyclodextrine, qui vont former un réseau d’alvéoles permettant de « stoker » de nombreuses substances. Ces molécules sont très intéressantes puisqu’elles sont très résistantes, possèdent des bonnes propriétés d’absorption et ont une longue durée de vie ; ce qui permet d’envisager une relative permanence des fonctionnalités ajoutées ;

La microencapsulation entre dans le domaine des textiles qu’on peut nome d´intelligents car ils peuvent capter les stimulations extérieures et réagir de façon contrôlée  à ces stimulations. Intelligence pour donner une réponse appropriée à des stimulations et intelligence pour leur capacité d´apprentissage et le choix optimal des réponses en fonction des objectifs.

Cet univers donne la possibilité aux idées les plus délirantes et aux avances scientifiques les plus intéressantes, question qui fait difficile le trie  entre les démarches nettement commerciales et les études qui ouvrent une porte aux nouveaux développements.

D´un coté, les collants amincissants avec les microcapsules aux huiles essentielles  et de l´autre les microcapsules de paraffine  développées pour la NASA qui absorbent l´énergie libérée pour l´organisme et la renvoie en forme chauffante ou rafraîchissant selon les besoins par rapport à la température extérieur, et, au milieu un éventail de possibilités, de rêves et de démarches plus ou moins farfelues.

Dans ce domaine il y a des textiles qui se vendent depuis plusieurs années, comme les antibactériens, les produits de niche, qui sont testés dans le marché de façon expérimentale et représentent aujourd´hui un petit volume, et les produits que ne sont pas encore dans le marché.

Les industriels européens à travers ce gendre de développement ont la possibilité de fabriquer et commercialiser des produits qui se différencient des produits classiques importés des pays à bas salaires, leur permettant de supporter les coûts de fabrication européens donnant ainsi possibilité de sortir de la crise de l´industrie textile.

Une étude de cas

Dans les différents systèmes de microencapsulation, celui qui a rempli la plus grande partie des besoins et a su surmonter la plus grande partie de problèmes techniques liées au processus c’est le procès  OUTLAST‚ ADAPTIVE COMFORT‚.
Développées à l’origine pour la NASA, afin que les astronautes soient protégés des énormes écarts de température, la technologie OUTLAST‚ et ces qualités thermo-régulantes sont aujourd’hui présentes dans l’habillement, la chaussure, la literie et même l’ameublement, proposant des matières, fibres et mousses hautement performantes et innovantes.
Les avantages d’OUTLAST‚ :
- Équilibre dynamique de la température
- Réduction des échauffements
- Réduction des refroidissements
- Réduction de la production de transpiration
- Répartition homogène de la chaleur
- Changement de phase répétitif à l’infini
- Amélioration du confort dans le temps
Les produits OUTLAST‚ ADAPTIVE COMFORT‚ recherchent l’équilibre thermique, la chaleur excessive du corps est absorbée, « chargeant » les microcapsules. Lorsque la température est inférieure à la couche Outlast, la chaleur est redistribuée au niveau du corps et vice-versa recherchant toujours l’équilibre thermique.
Les microcapsules, baptisées THERMOCULES‚, sont vraiment microscopiques, un millier tiennent sur une tête d’épingle, et peuvent êtres appliqués au cœur des fibres ou de mousses, ou en enduction sur des textiles. Invisibles, elles assurent un réel confort à l’utilisateur, ils peuvent être aussi mélangées à d’autres fibres fonctionnelles ou traitements afin d’obtenir le meilleur confort, obtenant de meilleurs résultats que des matières traditionnelles.
Dans un processus perpétuel de management du confort, absovant, stockant, répartissant et restituant la chaleur du corps grâce au matériau micro-thermique, ce système permet de réduire les écarts de température et d’humidité au contact de la peau. L’inconfort, l’irritabilité, la fatigue ou encore un sentiment de malaise sont éliminés. Plus proches ils sont du corps, plus d’efficacité, ils ont.

© David-Elliot Salamanovich

SOURCES :

- Salon FUTUR by TISSU PREMIER 12 et 13 Mai 2004
- Mutations//Mode 1960 : 2000, Musée Galliera 01.04.00 – 30.07.00
- Expertise Textile :  Les textiles du Futur. L’Innovation au Cœur de la Mode (La federation, Plus qu’une Organisation Professionnelle
- OUTLAST‚ ADAPTIVE COMFORT‚ – La Tchnologie – Mm. Barbara FENDT, Marketing et PR, Outlast Europe
- Cosmétotextiles, Texticaments, Textiles fonctionalisés – Les textiles du XXI siécle, M. Marc GOCHEL, Cen Tex Bel – Verviers
- Les Textiles Instrumentés – Dr. Denis DEGUILLEMONT, IFTH Lille

Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Design
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Samedi 26 avril 2008 6 26 /04 /2008 18:54

La sociedad occidental de origen judeo-cristiano ha desarrollado múltiples formas de contención del individuo. El cuerpo ha sido moldeado, medido, extendido, comprimido, herido y vendido. Su movimiento, su volumen, su textura, su aroma, y el espacio que genera a su alrededor, han sido y continúan siendo determinados como forma de control. Este poder es ejercido de diversas maneras, a través de múltiples dispositivos, algunos detestables en su evidencia, como el beber vinagre para provocar una belleza anémica, y otros, terribles en su encanto, como las heridas que abren paso al color del tatuaje. La vestimenta se instala como el principal de estos dispositivos, ella cubre, aprieta, tensa, y nuestro cuerpo se doblega ante su tiranía. Su historia, desde la Edad Media a nuestros días, ha sido un devenir entre dos mundos, por un lado, el utilitario (suntuario o funcional) y por otro lado, el artístico (desde los automátas alemanes a Klimt, Dalí y Basquiat, pasando por Torres García). La alta-costura institucionaliza, el pret-a-porter masifica, el jean y la ropa del día a día, uniformiza y nos hace perder en el anonimato. Nuestros cuerpos, dejan de ser nuestros para devenir en un doloroso y esforzado simulacro del maniquie que nos ignora displicentemente detrás de su prisión de blindex.

Sin embargo, las telas que nos envuelven, no son solo armaduras que inmobilizan, también son la cara que mostramos al mundo. La piel que asoma por entre los frágiles intersticios de las formas esculpidas sobre nuestros cuerpos, los secretos apenas insinuados por una leve ráfaga de viento, o un movimiento brusco, no son más que una incitante invitación a un juego de relaciones que puede ser incluido dentro del concepto bajtiniano de lo carnavalesco. Para Mijail Bajtin, las ocurrencias sociales están cuidadosamente demarcadas por las ideologías políticas que sostienen la necesidad de un orden absoluto capaz de organizar nuestras vidas. La materialidad corporal aparece como un espacio privilegiado de control social, pero su pretendido orden absoluto es difícil de sostener, el azar, la sorpresa, la incertidumbre, la imaginación, emergen insistentemente en nuestras vidas, ya que ellas son nuestros puentes con la inteligencia. Cuando lo inesperado surge trae consigo el caos que nos rescata del lugar que la ideología nos designó, este caos triunfante es el carnaval, mágico hierofante que nos brinda la oportunidad del cambio a través de la evidencia del Otro.
La vestimenta es un espacio de relación, de ahí su utilidad política. Ella nos presenta ante el Otro, haciendo así posible nuestra incidencia sobre él.

Pero qué sucede cuando la ropa no permanece en su lugar, cuando nos traiciona, traviesamente, y revela lo que queremos ocultar, cuando le muestra al otro que no somos, exactamente, lo que pretendemos ser; ella deviene, sencillamente, ruptura carnavalesca, fracturando los dispositivos de seguridad de nuestro mundo personal. Estas circunstancias, que desde una mirada frívola e indiferente, pueden parecer banales, son capaces de aniquilar nuestra identidad y su legitimidad social. Quedamos desnudos frente al Otro. El poder se derrumba frente a la pulsión carnavalesca, siendo capaz de liberarnos al mostrarnos el rostro hueco de los códigos sociales. Estas características hacen del carnaval algo imposible de controlar y así como nosotros mismos podemos intentar hacer uso de lo carnavalesco en la instancia privada de nuestras relaciones interpersonales, en el cálido encuentro fraterno,  puede volverse en nuestra contra en un lascivo encuentro amoroso. En la instancia pública de lo social hay resistencias creativas que disruptan los cánones preestablecidos. De esta manera el carnaval revela su plena productividad, la cual solo es posible bajo la condición estética.

La obra de Micha Deridder se desarrolla en este juego del devenir, donde las ideologías ordenadoras estallan ante el hecho brutal de la transformación. Las prendas de vestir concebidas por ella se resisten furiosamente a tal designación, los materiales que utiliza, lanas, algodones, latex, taktel, peluche y palabras, no tensan, no aprietan, no hieren, ni moldean la materialidad del cuerpo, sino que la liberan, facilitando su ascenso al mundo de la fantasía. La corporalidad deviene imaginación. Sus piezas de desdoblan en un juego continuo, nada es lo que parece y lo que aparece es nada. Los géneros y las texturas adquieren la capacidad de representar el juego infinito entre el yo y el Otro.

Esto se resume en su obra Un pequeño vestidito par(a) mí, para mí o para compartir con mi par, la eterna necesidad del Otro, para juntos revelar un tercero, la relación, el Otro como alguien ajeno a nosotros o el Otro dentro nuestro, el niño que ocultamos ya que es socialmente inaceptable. El Otro que con un fugaz roce, cruza momentáneamente por nuestra vida y nos libera de la propia locura, el doble en sí mismo, un tapado que es a la vez un vestido de cola, y el Otro que se transforma en uno, una pollera para mí que es un tapado para ti. Prendas que deben ser llevadas por dos personas a la vez, amigos, hermanos, colegas, amantes o alguien encontrado al azar, prendas que si se llevan de a uno nos señalan brutalmente el vacío en ellas generado. Paradigma de la Otredad, una chaqueta de un hombre solitario que se metamorfosea en un amoroso monstruo de cuatro brazos dentro del cual van él, su mujer y sus futuros hijos, uno que es dos, que se revela en tres y un tres que puede transformarse en más. El yo y el Otro pierden su cualidad dual para acceder a la condición triádica.

El dos es el número de la similitud, de los géneros unidos, del reflejo en el espejo. El tres es la diferencia, es la union misma, es la superficie del espejo. Pero las superficies reflejantes no son nada en sí mismas, solo son a partir del Otro, el reflejo es solo la posibilidad prometida a alguien que decidió verse a los ojos. Las piezas de Micha Deridder son la posibilidad que nos reconcilia con nosotros mismos, con el yo que está contenido en el Otro. Sus prendas acarician los cuerpos y les brindan la oportunidad de ser conducidos, a través de un lazo de ternura, a la condición de la posibilidad. Los hombres y mujeres, inmersos en sus prendas dobles, juegan a ser Uno y el Mismo, la mano es obligada a asir el cuerpo del otro, estas dulces prisiones de dos nos obligan a acompasar los pasos, a tomar conciencia del Otro y de nosotros mismos, y la necesidad de conocer y reconocer al Otro para poder caminar, bailar y amar. El tres oculto detrás de la evidencia del dos, adquiere así la manifestación física del contacto de un cuerpo con el Otro, evidenciando la relación de manera inexorable. El carnaval se hace presente a través de estas prendas que son movimiento, sin ser objeto, que son posibilidad, sin ser identidad, que son revulsión, sin ser destrucción.
Las piezas de esta artista se vuelven hacia el cuerpo en un gesto de protección que conmueve.

Dou-Dou, objeto transicional, pieza de pasaje del seno materno al mundo social. Deux x Doux, dos veces dulce, dos veces suave, dos veces manso. Este juego de sentidos es habilitado por la recurrencia de las posibilidades facilitadas por fonemas que resbalan en la percepción humana. Jaques Derrida alertó hace ya tiempo de los secretos pliegues entre el sonido articulado de nuestra voz y su registro en el papel. La escritura habilita ideas que escapan al oído. El nombre de la muestra se ofrece a la acción interpretativa del ritmo acústico de las palabras. Dulce, suave, manso, tres conceptos, tres experiencias, tres condiciones que se ocultan y asoman, a la vez, en un juego de intermitencias dinamizado por la motividad de la DIFERANCIA; de esta manera la artista propone ya desde el paratexto que constituye el título una clave interpretativa de su obra que invita a la sonrisa maliciosa y a la cálida confusión que ilumina la inteligencia, en tanto nos enfrenta a la incertidumbre de los sentidos. La DIFERANCIA, es esa diferencia que se escapa, aún, a la percepción, pero que marca nuestro conocimiento del mundo. Micha Deridder se atreve a explicitar esta ausencia determinante bajo la forma de una luz que corona la cabeza de los sujetos que portan sus creaciones, y que a la vez son portados por ellas. La luz es lo único que sobrevive a la fatalidad del final en una imagen que en su repentismo se roba todos los misterios que momentos antes pretendía revelar.

Estos hombres y mujeres que se desplazan juntos o separados, envueltos en las posibilidades que los géneros que los acogen abren para ellos, adquieren la condición de criatura feérica . Los duendes y las hadas viven en un mundo alimentado por nuestros sueños y pesadillas, al cual solo podemos acceder cuando se nos permite ver más allá de las sombras que nos rodean. Las criaturas feéricas son solo presencias que apenas podemos percibir con el rabillo del ojo y que desaparecen al girar nuestra cabeza. Ellas son metáfora de la representación resbaladiza de nuestras ansias. Bellas y horrendas, sus mil rostros, sus sortilegios  y su conducta incomprensible, que se rige por códigos que escapan a nuestro entendimiento, dan forma inasible al caos de nuestras pulsiones. La imaginación es la herramienta que moldea sus sombras y que les otorga el derecho a acecharnos cada vez que nos vemos en el Otro.

Los seres feéricos están dentro nuestro, son la furtiva representación del niño que fuimos, terrible y múltiple. Cuando en la infancia no reconocíamos la diferencia, eramos uno con el mundo, pero la continuidad del Sí Mismo no resiste al gesto brutal de la separación materna. La madre, que es todo para el niño, realiza el acto horrendo de gestar la diferencia al separarse de él. Cuando el niño se encuentra solo en un mundo de fría diferencia que no lo continúa se hunde en la desesperación de la ausencia de aquello que creía que era parte suya, entonces se apropia de una de esas diferencias y la hace uno consigo mismo. Dou-Dou es la designación coloquial que adquiere en el mundo francófono este objeto transicional. Puede ser un juguete de frío metal, una áspera manta, una dura roca, o cualquier objeto, que de repente por la acción de la ansiosa soledad se transforma en la cálida seguridad del Sí Mismo reconstituido. El objeto transicional reconcilia al niño con el mundo estableciendo una suave, dulce y mansa relación triádica. El Dou-dou abraza y acoge a través del mismo gesto simbólico que establecen las piezas de Micha Deridder. La relación de los cuerpos con el mundo obtiene así un puente físico que se dirige hacia la calma revulsiva del Otro encontrado. Pero la memoria de ese niño sorprendido, aterrado, sumergido en la inmensidad de la soledad permanece dentro nuestro, es él quien recurre a la exquisita perversidad de las hadas, ellas son las ausencias que, paradójicamente, ocupan el lugar de las presencias que ya no están y nunca volverán, pero siempre recordaremos con una suerte de dolorosa nostalgia.
 
Micha Derrider simultáneamente, mientras presenta su procesión de seres feéricos, nos proyecta, en el fondo, imágenes de su infancia. Se regodea en esa  nostalgia y nos exhibe gozosa los dones de su niño encontrado y como un suave golpe en el rostro, dado por dos manos que en su seno acogen imágenes de la Bella Durmiente, nos muestra tambien imágenes de su niñez, de su Dou Dou, del camino que tuvo que recorrer.
El sueño de la Bella Durmiente es el viaje iniciático del niño que abandona la infancia para dirigirse hacia el mundo.  Las hadas amables se reúnen en una bienvenida que representa la calidez del seno materno y su continuidad en el Sí Mismo. Pero una de ellas fue excluída, la diferencia vivida como amenaza. El hada postergada deviene bruja. La Bella pagará el atrevimiento de pretender renunciar a la diferencia interior que vuelve posible la relación con el mundo real a través de la condena al sueño eterno. La bruja no es más que la caricia amable del Sí mismo vuelta zarpaso del Otro interno que se revela diferente. Entonces es ahí donde la madre, conciliadora, bajo la forma de un hada tardía, transforma la pérdida en rescate del Sí Mismo al transformar el castigo mortal en sueño reconstituyente.  Este representa la conciencia dormida en un estado letárgico del cual solo se podrá salir con la intervención de un Otro externo, a cuya diferencia sólo se puede acceder mediante la metamorfósis del yo, que se abre a la relación social. El sueño deviene así en crisálida envuelta en las espinas de la naturaleza, instigada por la bruja, madre maldita, cuyo rostro ausente oculta al dragón agazapado. Figura del seno acogedor que se desdobla en un terrible juego de presencias tranquilizadoras y de ausencias inquietantes, del cual nos rescata la relación social.

Micha Derrider es a la vez Fauna, Flora, Fortuna, la Bruja, el cerco de espinas, y otras tantas hadas y sombras anónimas, desdoblándose en cada una de sus piezas, que acercan o alejan a esos seres fantásticos, por ella creados, de nuestra realidad cotidiana, enfrentándonos, a veces brutalmente, a veces con ternura y, a veces, casi sin quererlo, con distintas otredades que nos hacen cuestionar si la diferencia no seríamos nosotros. Las voces que susurran y gritan dentro nuestro adquieren dimensión social al vincular nuestro cuerpo con los otros cuerpos a través de la mediación de los géneros y las texturas. La ropa que se desdobla en sí misma, revelando el Otro que contienen y que les otorga la identidad de lo que son, libera dichas voces hacia las percepciones y los sentidos de los demás. Esta Polifonía habilita el carnaval de los sentidos y las sensaciones, liberando el rostro sorprendido del niño que fuimos y que somos en el abismo de nuestras emociones y de nuestras ideas.

© Richard DANTA et David-Elliot SALAMANOVICH


Micha Deridder,

Née le 15 Juillet 1967, à Charleroi, Belgique.
Domiciliée au 3, passage Andre Creteaux, 44000 Nantes, France.

1998
Post-diplôme, école des Beaux-arts de Nantes.

1993
Diplôme d'études supérieures en Stylisme et création de mode, Ecole nationale supérieure des arts plastiques et visuels de la Cambre, Bruxelles, Belgique.

1998
Exposition personnelle, 1 2 3 juillet, Temple du goût, Nantes.
Exposition collective, post-diplôme, Nantes.
Exposition Maison Billaud, Fontenay le comte.
Collaboration à divers projets d'artistes:
Nicolas Floc'h, Sandra Palomar, Céline Duval, Anne de Sterck.
Défilé "Délice please", Olympic, Nantes.

1995/96
Installation par la compagnie Argent, Tokyo.

1995
Défilé, Divan du monde, Paris.
Exposition Influenza, Mons (B).

1994/97
Conception et réalisation de divers vêtements pour les compagnies: Olga de Soto, Michèle-Anne Demey, et Zirk Théatre, Bruxelles.

1994
Défilé, festival des Jeunes créateurs, Tignes.
Prix du festival des Jeunes créateurs.

1993
Prix Inno, pour la collection la plus innovatrice, Bruxelles.
Lauréat du 8 ème salon européen des Jeunes stylistes, Hyères.
Exposition Arte & Stijl, Bruxelles.

1992
Lauréat du 7 ème salon européen des Jeunes stylistes, Hyères.
Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Design
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Samedi 26 avril 2008 6 26 /04 /2008 17:40

Les divers visages de Narcisse

La représentation de la masculinité et ses stratégies vestimentaires


Dans ce travail nous aborderons un espace symbolique longtemps considéré comme unidimensionnel, mais dont nous percevons aujourd’hui la complexité et la diversité, et dans lequel les termes se rapportant à la masculinité varient selon le groupe et les paramètres utilisés. Afin de faciliter la compréhension de ce qui suit, il me semble convenable de préciser au préalable dans quelle perspective je vais employer ces termes.

HOMME: le côté générique, du point de vue de la culture occidentale d’origine judéo-chrétienne, masculin, tête de famille et soutien de la communauté.

MALE: le côté biologique, avec ses caractères sexuels définis génétiquement.

MACHO: une sorte de manifestation performatique, le latin lover poilu, musclé, de la pure testosterone.

Ces termes se trouvent directement liés à une identité spécifique, l’identité masculine. Or, qu’est-ce qu’une identité? Comment se construit-elle? Qui que nous soyons, nous le sommes par rapport à quelqu’un, notre identité est définie à partir de l’interaction avec les autres: je suis fils, père, mari, secrétaire, jardinier, etc. On peut en inférer qu’en réalité nous n’avons pas qu’une identité mais plusieurs, et que selon l’endroit, la personne avec qui nous sommes ou l’activité que nous sommes en train de faire, nous ferons apparaître  de différentes facettes d’un même être.
Si un seul individu est un système complexe d’identités, comment est-il possible qu’on ait prétendu pendant des siècles grouper tout ce qui est masculin sous un seul terme, HOMME, tandis qu’en tant que MALE, il peut assurer un nombre indéfini de rôles qui, quoiqu’ils le placent parmi les HOMMES et parfois même parmi les MACHOS,  ne sont pas toujours considérés comme des excercices de masculinité du point de vue de la société occidentale d’origine judéo-chrétienne?
Dans ce va-et-vient d’identités et dans l’idée de construire une image iconiquement représentative de la masculinité, des essais très divers se sont succédés. Il y a une image que nous traînons depuis notre passé cavernicole, infiniment reprise au cours de l’histoire de l’humanité et qui de nos jours nourrit les fantaisies féminines et remplit les poches d’habiles hommes d’affaires dans le domaine du spectacle, de l’éducation physique, de la chirurgie plastique et des laboratoires, dans la société occidentale. C’est l’image emblématique du guerrier, aux larges et fortes épaules, pour pouvoir charger de grands poids, aux hanches étroites et longues et aux jambes bien tournées, d’où sa vitesse et son agilité, aux bras puissants et musclés et aux grandes mains qui pourraient asfixier et tuer un ennemi ou une bête, au cou vigoureux et aux mâchoires prominentes qui nous parlent de son héritage animal. Mais ce n’est pas cette même représentation qui nourrit certaines fantaisies homosexuelles? Ne voit-on pas d’innombrables images du même type d’homme, dans toutes ses versions possibles, dans les pages des revues homo-érotiques? Or, d’après l’hégémonie, y-a-t il quelque chose de plus aberrant pour la masculinité que l’homosexualité? Un homme ayant des fantaisies érotiques avec son égal, son pair, son miroir? Ce qui montre que, lorsqu’on essaye de bâtir une identité unidimensionnelle et pareillement valable pour tout le monde, on ne fait que construire un artifice dans le champ des représentations. La multiplicité de points de vue enrichit non seulement la culture mais aussi cette partie si vitale pour la formation d’un discours identitaire qu’est le monde des représentations, et dans le champ des représentations dans notre société, l’apparence physique, construite à partir du vêtement, est un des espaces de création et d’effervescence les plus présents et quotidiens et, par conséquent, les plus riches et analysables.
L’un des problèmes les plus importants est dû au fait que dans les sociétés actuelles, du moins dans la façon occidentale judéo-chrétienne de se réaliser, cohabitent une série de façons de vivre, de conduite et de structures comportementales, c’est à dire une série de formations culturelles, qui comportent des conceptions du monde et des propositions corrélatives ou des programmes d’organisation et de construction très différents. Chacune de ces séries s’exprime dans un langage qui comporte ses propres conditions de base et les rapports qu’elles établissent avec leurs voisines de coexistence sont dialectiques aussi bien que dialogiques. Le dépassement des discours traditionnels a entraîné le dépassement d’une forme de cohabitation caractérisée en grande partie par la récurrence permanente ou institutionnelle des actions, ou du moins de la suppression cognitive et communicationnelle de plusieurs formes d’expression qui ne se développent pas à partir de lignes magistrales mais périphériques, et c’est sur ces voies alternatives de communication que le vêtement peut être situé.
L’homme a utilisé de tout temps sa parure et ses vêtements comme un moyen de se positionner face aux autres individus du groupe, une manière de se définir lui-même et de définir sa situation à l’intérieur du groupe. En Occident, où les sociétés avaient une forte tendance au patriarcat, c’était les HOMMES, MALES, MACHOS qui cherchaient le plus ardemment à se définir par rapport à leurs semblables et à montrer, par tous les moyens, leur puissance, leur habilité et leur masculinité, les éléments qui pourraient le transformer en chef, le plus fort et le plus respecté, celui qui pourrait posséder toutes les femelles, comme plusieurs mammifères le font en hurlant ou en entrechoquant leurs bois.
Dans la Rome impériale, les hommes se faisaient teindre et friser les cheveux, ils se parfumaient et portaient des grains de beauté pour rehausser leur teint et faire plus jeunes.
Les anciens gaulois, guerriers virils aux visages peints en bleu pour faire peur à l’ennemi, portaient de longs cheveux teints en rouge, grand nombre de bijoux et autres ornements.
Du XIVe au XVIIIe siècle, les deux sexes étaient identiquement soumis à la souveraineté de l’artifice, quoique dans plusieurs aspects l’homme prédominait, d’une certaine façon, dans le domaine des nouveautés, des ornements et des extravagances.
Dès l’apparition de l’habit court, vers le milieu du XIVe siècle, le vêtement masculin incarne d’entrée de jeu, et d’une façon plus directe et ostensible que celui des femmes, une nouvelle logique de l’apparence, basée sur la fantaisie et les changements rapides.
Au XVe siècle la braguette du pantalon devient un accessoire décoratif qui produit un effet de contraste et se détache du reste des vêtements, au point d’être agrémenté parfois de rubans et de couleurs qui attirent l’attention sur elle (certains messieurs y accrochaient même de petites et délicates bonbonnières où ils portaient des sucreries pour offrir aux dames). A l’époque de Louis XIV le costume masculin était plus maniéré, plus chargé de rubans et plus reluisant que celui des femmes, et avoir de beaux mollets sous les bas de soie délicats, bien tournés au-dessus des belles chaussures à talon, était plus important que de prendre un bain insalubre et ennuyeux.
L’influence de l’équipement militaire sur le vêtement masculin n’empêcha pas à ce processus fantaisiste de garder sa domination et de jouer avec les signes de la virilité. Les jeux de la mode ont mis sur scène les attributs des combattants en les rendant plus sophistiqués: des éperons dorés, des roses brodées sur le dos, des bottes garnies de dentelle, etc. Mais le Grand Renoncement mit le point final à tout ce jeu.
Dans notre société occidentale d’origine judéo-chrétienne, l’HOMME, MALE, MACHO a toujours cherché dans l’Autre son point de repère au moment de s’habiller. Jusqu’à la Révolution française, cet Autre était le seigneur féodal, ou le Roi, un Autre royal, suprême, quasi divin et avec qui seuls ses quasi égaux avaient le droit de rivaliser. On peut dire que pendant cette période il y avait trois types d’HOMME: le noble, le bourgeois et le paysan. A ce point, il est pertinent de préciser que le refoulement de la sexualité par l’homme d’église et les principes de pauvreté et de simplicité de la foi chrétienne, l’excluent de cette caractérisation car il ne devait (même si de fait il le faisait aussi) participer aux jeux de séduction et de positionnement basés sur les codes vestimentaires.
La Révolution française, chargée de haine et de rancune vis-à-vis de la différence, crée un Autre fictif qui atteint le statut de loi nationale et paramètre vestimentaire du bon révolutionnaire. C’est le modèle du bon bourgeois: pantalon, gilet et veston, auquel on enlève tout ornement, ses fantaisies, ses rêves et ses jeux. Presque simultanément à cette conception vestimentaire basée sur un Autre inventé, née de la haine de classe et de la frustration de la bourgeoisie et du peuple face à l’impossibilité d’accéder à la richesse et aux plaisirs de la noblesse, quoique  cette affirmation puisse paraître un peu trop dure, le monde vestimentaire masculin a produit, jusqu’à la fin du XXe siècle, toute une série d’Autres, qui démarrait par les “mouscadins”, qui tentaient dans leur fantaisie, au milieu des luttes post-révolutionnaires, d’évoquer les gloires et les fantaisies de l’Ancien Régime, et qui se terminait par les dandies, “arbiters elegantorum” de la bonne vie victorienne. Bien qu’on ait légitimé notamment les dandies jusqu’à un certain point, leur re-présentation s’est toujours déroulée dans les limites, dans les marges.

Au début du XXe siècle, les HOMMES de la Liberté- Egalité-Fraternité ont vu horrifiés les femmes qui tentaient de conquérir le terrain des droits au nom de la même devise. Une bonne idée féminine a été celle d’emprunter certaines pièces à la garde-robe masculine, telles la veste droite, la cravate et le pantalon, évidemment.
Jusqu’à la Première Guerre mondiale l’armée était le dernier réduit de la fantaisie masculine; on y voyait des plumets, des galons et des franges en or et en argent, des pompons et des bottes à longues tiges, luisantes comme des miroirs. Malheureusement, pendant la guerre de tranchées de 1914 les militaires ont constaté qu’aucun vêtement n’était plus facile à répérer que le leur.
Après cela, l’HOMME, MALE, MACHO s’est fait couper les cheveux trois centimètres au-dessus du col de sa chemise, son corps gainé dès lors dans un costume de deux ou trois pièces, sombre de préférence (sauf dans les stations balnéaires), et il a oublié son corps, ses rêves et ses fantaisies. Mais les chaussures à rubis de la méchante sorcière de l’Ouest avaient déjà commencé à séduire beaucoup de jeunes qui voulaient non seulement se détacher de leurs aînés mais aussi se sentir identifiés à un groupe quelconque, avoir le sentiment d’appartenance à quelque chose.
La Deuxième Guerre mondiale, entraînant tous ses malheurs et la dévastation postérieure, a contribué à la multiplication de ces Autres marginaux et contestataires – zazous, teddy boys, rockers, mods, etc. – plusieurs d’entre eux soutenus par leur propre musique, leur propre philosophie de vie et leurs propres tendances sociales et politiques. L’HOMME, MALE, MACHO, ayant reçu l’héritage hégémonique, machiste et phallocratique du XIXe, s’est vu de plus en plus coincé et isolé et son patron vestimentaire fictif semblait de plus en plus dépourvu de sens.
L’année 68’ et les révoltes hippies entraînaient par la suite un bouleversement total. Il n’y avait plus qu’un HOMME, il y avait des HOMMES de gauche et de droite, des intellectuels et des sportifs, des hétéros, des bi et des homos, des cheveux longs et des cheveux courts, ceux qui étaient pour ou contre la guerre. Cela a mené l’intelligentsia masculine à ouvrir ses portes vestimentaires sur d’autres horizons et à récupérer, ou plutôt à partager, des pièces de la garde-robe féminine. Cet Autre pécheur, symbole de la perdition, banal et servile, rendait au MACHO ses imprimés, ses mousselines, ses velours, ses dentelles, ses broderies et ses couleurs. Vers la fin du siècle, on commence à reconnaître “l’autre HOMME”, celui qui épouvante par la façon dont il remet en question les bases mêmes de la masculinité hégémonique: le gay, l’homosexuel, le pédé, l’enculé, cet Autre si redouté et parfois secrètement envié qui échafaude tout un système d’Autres pour assouvir ses fantaisies et se donner la liberté de rêver dans un monde où, malgré les organisations et les politiques, il a toujours été considéré comme un marginal. Un marginal qui, depuis les années 80, marque au fer rouge la représentation de la masculinité avec ses modèles et ses styles vestimentaires qui, avec un décalage temporel de plus en plus petit, deviennent des emblèmes de la masculinité hégémonique de l’HOMME, MALE, MACHO. Quoique les produits unisexe nés dans les magasins de jeans et disparus avec eux doivent leur naissance aux hippies, ce n’est qu’à la fin des années 70 et au début des années 80 que notre société a réalisé que son HOMME était en train de changer. Ce n’était plus qu’en été qu’il se sentait heureux, les cheveux longs et Hair n’étaient plus le symbole d’une jeunesse fourvoyée, il ne se contentait plus de mettre du Old Spice après son rasage et de croiser les bras sur son ventre prominent après avoir passé la main sur ses cheveux coupés dans un pur style militaire.
Dans les  années 70, et grâce à la publicité notamment, on assistait à l’apparition d’un HOMME soucieux de son aspect, qui commence à songer aux chirurgies esthétiques, aux teintures des cheveux, aux crèmes pour la peau et à l’activité physique qui lui permette de maintenir les “maintenant” avant que les “encore” ne tombent. Tous ces soins ne le rapprochent plus du personnage pathétique dont Gustav Von Aschembach se moque au début de Mort à Venise (et dont il devient le semblable à la fin du livre). Au contraire, il devient quelqu’un qui n’a rien de pathétique, que ses congénères envient et que les femmes, de plus en plus indépendantes et fatiguées des exigences physiques, désirent et réclament. Désormais, elles commencent aussi à exiger et, la fragrance Charlie emplissant l’ambiance, elles s’offrent le plaisir de donner une tape sur les fesses de l’HOMME. Calvin Klein, icone vestimentaire de l’ambiguïté sexuelle, commence à nous dévoiler ce corps masculin, interdit auparavant aux hommes “véritables”, se contentant de copier l’iconographie de vieilles revues comme “Physical Pictorial” ou “Athletic Model Guild” qui, l’encadrant dans un discours sur l’entraînement physique et la vie naturelle, ne faisaient que nourrir les fantaisies de plusieurs générations d’homosexuels.
Vers le milieu des années 80’ et, paradoxalement, au début des années SIDA, les média deviennent plus hot. Les MALES sont alors les nouveaux objets du désir, leurs pectoraux très développés aux bouts érigés, leurs jeans qui semblent peints sur leurs corps, leurs coiffures négligées qui prennent plus de deux heures de travail et tout un arsenal de produits chimiques envahissent les revues, la télévision, les rues et nos têtes.
L’ordre du pouvoir hégémonique, machiste, hétéro-centriste et phallocratique était sur le point de s’effondrer depuis ses fondements, et toute étude sérieuse sur la masculinité a été reléguée au champ académique des Gay Studies. Tout cela était une affaire à “eux”, car après de si longs travaux de construction de la masculinité, il n’aurait pas été juste qu’un hétérosexuel s’occupe de l’étudier et de la remettre en cause. Seuls les MALES, différents depuis leur perspective si spéciale, ou les études féministes, évidemment, pouvaient le faire, n’est-ce pas?
C’est dans ce carrefour masculin, qui se rapprochait plus de l’hystérie féminine freudienne que de la voix de Robert Bly, avec ses longs cheveux blancs et ses gilets aux dessins capricieux, que le MACHO apprend qu’il peut pleurer et part à la montagne avec d’autres MACHOS, se lamenter sur l’écroulement de ce qui avait pris tant de siècles pour être construit.
Et puisqu’on parle de diversité, vers la fin des années 80 et au début des années 90, on atteint le meilleur point de visibilité que l’histoire puisse offrir: les footballeurs laissent pousser leurs cheveux, portent des boucles d’oreille et des bandeaux, il y en a même qui fêtent les buts en se donnant un petit bécot sur la bouche et des athlètes qui posent en sous-vêtements ou nus sur des talons aiguilles, Michael Douglas admet qu’il s’est fait opérer le derrière pour jouer “Basic instincts”, Magic Johnson avoue qu’il est séropositif, Versace couvre ou plutôt découvre des corps masculins comme s’il s’agissait de sapins de Noël.
Dans les années 90 l’HOMME n’est plus un seul, il peut être un névrosé introverti à la Woody Allen, une tour de muscles à la Schwarzenegger, un peu dodu à la Tom Cruise, un monsieur sexy aux cheveux gris à la Gere, un peu chauve à la Costner, un beau garçon à la Keanu Reeves (qui nous invite à son mariage avec un autre homme), flamboyant comme Denis Rodman ou belle et extravagante comme Ru-Paul.
Actuellement on ne peut plus parler d’une image représentative de la masculinité, une image qui puisse être considérée comme son icone, même pas dans le cas de Hollywood, qui s’est toujours efforcé d’imposer des beautés classiques comme celle de Brad Pitt ou, à sa façon, celle de Leonardo di Caprio le camus, et qui dans ses paramètres quasi racistes y a renoncé, accordant plusieurs années de suite le titre d’homme le plus sexy à l’acteur très noir aux traits presque blancs Denzel Washington. Le noir hollywoodien n’est plus le servant, le délinquant ou le manding, il est devenu un monsieur sexy en costard-cravate qui fait blackbouler les beautés dorées et traditionnelles.
Tous ces hommes portent avec eux une charge vestimentaire qui les définit et les différencie du reste de ses congénères. S’ils n’était pas investis de cette charge ils ne seraient plus ceux qu’ils sont, essayons sinon d’imaginer Marlon Brando sans son blanc tee-shirt serré et son blouson en cuir ou Jim Morrison sans son pantalon en cuir grenat et sa ceinture métallique. Lorsque Stallone a mis un costume et une cravate, tout comme Schwarzenegger, ils sont devenus des personnages de comédie. Personne ne croirait à un Brad Pitt avec les cheveux rasés, et les cameramen font très attention de maintenir la ceinture absente et les fesses inexistentes de Leonardo di Caprio hors du cadre. Le petit chapeau de pêcheur sympathique de Woody Allen a le même poids symbolique que le costume sombre et la chemise blanche de Richard Gere, et Kevin Costner a jeté à bas l’iconographie traditionnelle de Robin Hood en refusant de porter des pantalons collants pour ne pas exposer ses jambes de coq.
Les vêtements sont un facteur déterminant dans la construction de ces différents types de masculinité. Le bandanna rouge, bleu ou blanc dans la poche de derrière d’un Levi’s 501 ne fait plus partie du système codé de la drague homosexuelle, il est désormais noué autour du cou de différentes races canines “masculines”, comme les dobermans, les bergers allemands, les rottwilders, les danois et autres. A partir des exemples donnés, on peut déduire que le vêtement joue un rôle plus qu’important dans la définition des individus. Grâce à son système de signes parfaitement articulé, il élabore ses discours sur les différentes facettes de la masculinité, aidant à les définir, à les visualiser, à les identifier.
D’autre part, tout comme les vieux shamans, l’individu se dédouble et montre ses différents visages, encouragé par l’énergie magique qui émane de telle ou telle pièce de vêtement; c’est ainsi qu’un cadre discret peut devenir un bûcheron rude et viril prêt à exercer ses hormones pendant tout un week-end. C’est de là, de cet océan de signes vestimentaires, qu’on extrait l’identité que l’on veut “vendre” aux autres, pas d’un axiome dicté par un certain pouvoir pervers, hégémonique et hétéro-centriste qui prescrit ce que c’est que d’être un HOMME. Il suffit de voir la scène de la cassette audio rédemptrice du film In and out, où le personnage renonce aussi face à un projet qui s’avère insoutenable. Dans un début de siècle où l’on a tant parlé de diversité et où l’industrie vestimentaire ne cesse pas de montrer qu’il n’y a pas qu’une tendence, mettant l’accent sur sa multiplicité, le fait de parler d’un seul type d’HOMME et d’une seule tendence vestimentaire s’y rattachant, nie non seulement le dernier siècle de l’évolution sociale en occident mais aussi tous les siècles qui ont précédé le Grand Renoncement.

Sans aucun doute le vêtement est aujourd’hui en soi-même un langage articulé, plus complexe peut-être que le langage écrit ou parlé, puisque la multiplicité de signes et la vitesse avec laquelle ceux-ci s’actualisent nous mènent non seulement à sa redéfinition permanente mais aussi, en fonction de cela, à notre propre redéfinition. Ce que nous mettons un jour dans l’idée de présenter une certaine image, peut prendre le signe contraire le lendemain et c’est là qu’échoue toute tentative de définition iconographique de l’HOMME, car la masculinité est si vaste et complexe qu’il est impossible de l’encadrer dans un discours unique. Quoique le domaine du vêtement ait toujours été considéré par l’inteligentsia comme frivole et superficiel et que sa présence quotidienne incite à en parler sans contraintes et sans fondements, c’est un phénomène qui pourrait faire les délices d’un spécialiste en communication avisé. Une approche qui tienne compte du concept de complexité apporté par Morin nous montrerait que ce phénomène, observé d’un regard scientifique et traditionnel, serait rapidement écarté. On doit reconnaître son caractère fractal pour pouvoir entamer son étude. Il est très difficile de l’encadrer dans un système de mensuration spécifique, son irregularité est telle qu’on doit avoir recours à des disciplines diverses et même créer tout un nouveau système d’analyse en vue de son examen.
Les difficultés grandissent lorsque nous déplaçons cette complexité au champ de l’utilisation de l’habillement en tant que constructeur d’identités, car notre identité n’est autre chose que le résultat de l’interaction avec les identités de tous ceux qui nous entourent et est liée à l’endroit où cette interaction se produit, tel qu’on l’a vu à travers les exemples cités, ce qui fait chanceler l’édifice uni-identitaire dès le départ.
Finalement, si l’on prend Foucault et ses jeux de pouvoir comme référence, le pouvoir hégémonique institutionnalisé ne peut se soutenir sans accepter l’existence de la différence comme une façon de se légitimer. Dans différents domaines sociaux, le monde de la musique ou de l’art par exemple, cette hégémonie a accepté divers types de discours marginaux, ou des résistences dont il s’est approprié plus tard en les re-créant ou qui tout simplement se sont égarées dans la burocratie des institutions du pouvoir. Mais pendant des siècles il a eu du mal à accepter ou n’a pas su gérer la résistence provenant de la représentation de la masculinité. Lorsque la phallocratie enracinée dans le XIXe constatait que l’image qu’elle avait créée de son propre phallus était menacée, elle se fronçait. Il a fallu tout un siècle de coups et de remises en question -les femmes qui réclamaient leurs droits et passaient à l’assaut des garde-robes masculines en quête de l’aura magique qui leur donne de la crédibilité vis-à-vis de ses congénères, tout un monde d’études féministes, des centaines d’émeutes juvéniles qui mettaient en cause le modèle West Point et la lutte de plusieurs groupes homosexuels- pour que l’HOMME commence à reconnaître sa propre diversité. Dans les cercles de l’hétéro-centrisme on commençait, timidement, certes, mais de plus en plus fréquemment, à discuter, à voir et à tolérer la diversité masculine.
Une façon simple et amusante à la fois de corroborer cette vue consiste à feuilleter des revues de mode. Leur évolution reflète clairement l’évolution de la représentation de la masculinité au cours du XXe siècle, et si l’on admet que ce qu’on y voit est tout ce qui a déjà été institutionnalisé et accepté, on pourrait même dire la norme, on s’étonnerait de reconnaître des formes, des styles, des textures inconcevables dans l’univers masculin accepté hégémoniquement dans le passé et qui sont devenus plus tard des signes convoités. C’est ainsi que, dans ce va-et-vient toujours présent dans le monde de l’art et de la mode, des photographes qui au cours des années 80 étaient considérés comme des marginaux, relégués au travail clandestin de l’avant-garde, ont commencé à être recherchés vers la fin des années 90 pour illustrer, avec leur esthétique rejetée auparavant, la vision de la mode des publications mainstream. C’est le cas de Nan Goldin, dont le travail Ballad of sexual dependency montrait froidement des hommes d’aspect ordinaire dans des situations intimes et crues, s’opposant aux modèles d’HOMME du moment et présentant des canons esthétiques rejetés par ses contemporains et qui l’an dernier est devenue la favorite de la mode parisienne. La même esthétique et le même type de masculinité rejetés antérieurement illustraient maintenant, institutionnalisés, les nouvelles tendances de la mode vestimentaire dirigée aux MALES. Ceci nous montre la dynamique complexe des voies par lesquelles elle produit des identités ainsi que le caractère de construction qu’ont les représentations de la masculinité de notre société occidentale judéo-chrétienne.
Pauvre Narcisse, mort sans savoir que sa beauté résidait dans tous les autres visages dont il n’a jamais vu le reflet dans l’eau.

©
David-Elliot SALAMANOVICH

Bibliographie:

- Badinter, Elisabeth (1993). XY. La identidad masculina. Espagne. Ed. Alianza.
- Berger, John (1975). Modos de ver. Barcelone. Ed. Gustavo Gili.
- Bly, Robert (1990). Hombres de hierro. El libro de la masculinidad. Buenos Aires. Ed. Planeta.
- Cathelat, Bernard (1987). Publicité et société. Paris. Ed. Payot.
- Guzmán, Aldo (1988). El actuar comunicativo como fundamento de la acción cultural: implicaciones políticas y sociales. Forum de la Communication et la Culture du Cône sud. Novembre 1988, conférence inédite.
- Levinas, Emmanuel (1993). El tiempo y el Otro. Barcelone. Ed. Paidós.
- Lipovetsky, Gilles (1990). El imperio de lo efímero. La moda y su destino en las sociedades modernas. Barcelone. Ed. Anagrama.
- Morin, Edgar (1997). Introducción al pensamiento complejo. Barcelone. Ed. Gedisa.
- Rodríguez Magda, Rosa María (1997). El modelo Frankestein. De la diferencia a la cultura post. Madrid. Ed. Tecnos.
- Valentine Hooven III, F. (1995) Beefcake. The muscle magazines of America 1950 – 1970. Allemagne. Ed. Taschen.






Par Olivier Lussac - Publié dans : Textes/Design
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